Lorsque Franquin hérite du personnage de Spirou en 1946, celui-ci existe depuis déjà huit ans. Créé par Rob-Vel en 1938, il a disparu des étagères de librairies durant la seconde guerre mondiale pour ne réapparaître qu'en 1945 sous le crayon de Jijé. Celui-ci lui invente un compagnon quasiment chauve appelé Fantasio, qui vient rejoindre l'écureuil Spip dans la galerie de personnages indissociable du petit groom roux. Né en 1924, André Franquin n'est âgé que de 22 ans lorsqu'il reprend au vol une histoire commencée par Jijé, intitulée La maison préfabriquée. Il enchaînera avec un récit complet appelé Le tank, qui ne paraîtra que l'an suivant. 
C'est le début d'une aventure qui durera plus de vingt ans, et ne prendra fin qu'au moment où l'auteur préfèrera se consacrer à sa propre création, Gaston.
Depuis novembre 2006, les éditions Dupuis s'emploient à rééditer toutes les aventures franquinesques de Spirou, allant jusqu'à traquer les planches les plus obscures et les plus inédites, rééditant des pages oubliées du Journal de Spirou et émaillant l'ensemble de notes historiques hautement instructives. Grâce leur en soit rendue, ces éditions sont désormais la référence la plus recommandable sur le sujet. Programmée en huit volumes, l'intégrale en compte déjà 5, couvrant les années 1946 à 1958 ; nous nous penchons ici sur les deux premiers, qui reprennent les tomes 1 à 5 de Spirou et les accompagnent d'épisodes parus hors-série, comme L'héritage ou Radar le robot.
Le tank + La maison préfabriquée + L'héritage + Radar le robot + Spirou et les plans du robot + Spirou sur le ring + Spirou fait du cheval + Spirou chez les Pygmées
Les histoires que Franquin livre de 1946 à 1949 constituent un vaste échauffement. Prisonnier d'un gaufrier rigide qui l'oblige à se farcir quinze dessins par page, un format incroyablement vieillot qu'on retrouve dans les premiers Lucky Luke de 
Morris (déjà ami de Franquin à l'époque), il place Spirou et Fantasio dans une série de situations burlesques bien conventionnelles : les personnages se mangent des beignes, rebondissent, l'humour est très slapstick et les intrigues ne vont jamais chercher bien loin. Lorsque l'histoire dure plus de quelques pages, on devine qu'elle a fait l'objet d'une publication initiale sur plusieurs semaines, et que Franquin n'avait aucune idée en écrivant la première page de ce qui se passerait à la dernière. L'héritage, par exemple, semble entièrement construit à la marabout-bout-de-ficelle par un auteur qui voulait se faire plaisir à dessiner une vieille bicoque, puis une jungle, etc. On observera pourtant avec plaisir l'évolution sensible du dessin, qui se « déjijéise » progressivement sur les quatre ans, et commence même à se « franquiniser » à partir de Spirou sur le ring. Globalement, ces épisodes restent plus des curiosités que de véritables plaisirs de lecture, et offrent essentiellement l'intérêt de voyager soixante ans en arrière en se mettant dans la peau d'un gamin des années 40.
Les chapeaux noirs + Mystère à la frontière

En 1950, Franquin commence à s'affirmer avec Les chapeaux noirs, un récit-gag qui envoie Spirou et Fantasio sur la trace des cow-boys. Le scénario est convenu et enfantin, mais les graphismes font des progrès, notamment dans la mise en page qui s'autorise désormais des cases doubles, en largeur ou en hauteur... La base reste tout de même quinze vignettes par page, et il reste à Franquin un je-ne-sais-quoi à découvrir pour s'approprier complètement l'univers de Spirou. Ce n'est pas avec l'épisode suivant qu'il le découvrira, puisque Mystère à la frontière est une histoire de gendarmes et de voleurs sans originalité, produite à la va-vite en attendant le grand œuvre à venir...
Il y a un sorcier à Champignac
A partir d'octobre 1950, Franquin s'attaque enfin à son premier « vrai » album, celui dans lequel son style s'impose malgré le raffinage qui lui reste à faire, et dans lequel il introduit un des personnages majeurs de la mythologie. La raison pour laquelle celui-ci est paru comme le tome 2, et Les chapeaux noirs comme le tome 3, 
reste un mystère... L'édition intégrale rétablit la chronologie, en la plaçant en tête du deuxième volume. Visuellement, un changement saute aux yeux : le gaufrier a changé de format ; avec sa base de huit cases par page, il entre dans une nouvelle ère de bande dessinée. Du côté de l'histoire, Franquin donne naissance au fameux Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac et bientôt ami de Spirou et Fantasio. Celui-ci apparaît tout d'abord comme un personnage mystérieux, si farfelu qu'il en paraît presque dangereux. L'album est entièrement centré autour de lui, et joue sur la palette de possibilités qu'offre la présence d'un savant fou dans ses pages. Une petite dose d'intrigue policière par-dessus, et le tour est joué. Si les dessins apparaissent encore un peu rudimentaires au regard des années suivantes, on peut tout de même constater que l'auteur a déjà réussi à y imprimer sa patte.
Spirou et les héritiers
Encore un album historique ! Initialement paru dans Spirou de 1951 à 1952, Spirou et les héritiers part d'une idée ultra-classique : Fantasio hérite d'un vieil oncle qu'il 
n'a jamais connu, mais découvre que cet héritage ne lui sera remis que s'il parvient à remporter une série d'épreuves, dans lesquelles il sera en concurrence avec son cousin. On s'en doute, le cousin en question est le fourbe Zantafio, sosie brun et moustachu de Fantasio, que l'on sera amené à retrouver par la suite... Pourtant, Zantafio n'est pas la principale attraction de l'album, et doit céder ce titre à la créature qui surgit onze pages avant la fin : le Marsupilami. Bestiole impensable au pelage jaune et à la queue multifonctions, le Marsupilami restera longtemps associé à Spirou, avant de mener tardivement une carrière solo que l'on peut juger bien moins intéressante. En attendant, Spirou et les héritiers marque son entrée en scène, relevant le niveau d'une histoire par ailleurs très conventionnelle (jusqu'à sa morale finale prévisible dès les premières pages).
Les voleurs du Marsupilami
Franquin sent tout de suite l'intérêt que suscite le Marsupilami. Ayant lui-même une affection toute particulière pour l'animal, il le place au cœur de l'album suivant, 
obligeant Spirou et Fantasio à se jeter sur sa piste après le fourbe enlèvement dont il est victime. Cette fois pas de doute : la Franquin touch est bel et bien présente dans cette histoire, que ce soit par la caractérisation des personnages (qui échappent parfois au manichéisme des albums destinés à la jeunesse) ou l'humour subtil des deuxièmes plans (le type à l'aéroport qui reluque les jambes d'une hôtesse, les douaniers qui assis à la terrasse du « Joyeux contrebandier »...). L'histoire elle-même est une course-poursuite bien menée, qui permet de retrouver (déjà) le comte de Champignac en vacances, et de se payer la visite d'un cirque de façon hâtive mais sympathique. Le Marsupilami est finalement peu présent dans l'album, mais son numéro final rattrape sans peine cette absence.
En six ans, Franquin a transformé une série anodine en véritable terrain de jeu personnel, s'est approprié les protagonistes déjà en place et a créé les personnages indispensables à leur environnement. Les deux premiers tomes de l'intégrale montrent sans peine à quel moment le déclic s'est opéré : de 1946 à 1950 (premier volume), le dessin est naïf est vieillot, les histoires très enfantines et les personnages primaires ; de 1950 à 1952, tout s'illumine et le style Franquin s'affirme. De là à dire que le volume 1 est une simple curiosité et que le deuxième est un vrai bonheur, il n'y a qu'un pas...
riffhifi []

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