Dupuis : La bête, Mademoiselle J (1938)

/ Critique - écrit par plienard, le 09/10/2020

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Si vous aviez encore des doutes sur les réelles qualités éducatives et émotionnelles de la bande dessinée, ces deux albums répondent une bonne fois pour toutes à leurs détracteurs.

Mademoiselle J (1938), je ne me marierai jamais - note : 9/10

Pour ceux qui ont encore en tête la fabuleuse histoire de Ptirou, dans Il s'appelait Ptirou, chez Dupuis, parue en novembre 2016, par Yves Sente et Laurent Verron, le plaisir va se renouveler avec un nouvel album par les deux mêmes auteurs. Mademoiselle J, est bien la suite de ce premier tome, mais elle se peut se lire de manière indépendante.


© Dupuis 2020.

 

Juliette de Sainteloi va recevoir son diplôme universitaire de Lettres. Elle est la fierté de son père, Henri, dont l'entreprise, la Compagnie des Cinq Océans, doit trouver de nouveaux partenaires pour survivre. Une offre intéressante vient d'un nommé Von Riblach, qu'ils ont notamment rencontré il y a dix ans lors de la traversée pour New York en 1929 (voir il s'appelait Ptirou). Mais Henri a besoin de l'accord de sa fille majeure pour la part qu'elle a hérité de sa mère. Mais Juliette refuse catégoriquement de s'allier avec des nazis. L'associé de son père, Gustave Noirhomme, s'inquiète de ce refus et est prêt à tout pour obtenir cette signature.

Que ceux qui n'ont pas lu l'histoire de Ptirou ne s'inquiètent pas, il n'est pas nécessaire de la connaître pour apprécier toutes les qualités ce tome autonome. Tout au plus, les nombreuses allusionsà  celui-ci (qui sont parfois excessives), vous décideront de le lire par la suite. Mais ce qui vous décidera plus certainement c'est la qualité de cette histoire, la sympathie des personnages et le trait de Laurent Verron.

Surfant un peu moins que le premier tome (encore que ...) sur l'historique et la légende de la naissance de Spirou et de son journal, ce tome est toujours rempli d'anecdotes et d'allusions. Mais c'est bel et bien l'histoire d'une jeune femme qui s'émancipe dans un contexte historique lourd, où l'Allemagne et la Russie pactisent en secret, où Paris inaugure son Exposition universelle, et où les premières "collaborations" se mettent en place, que l'on lit avec envie.

Il y a, à la fois, un air léger à suivre Juliette vivre sa vie de jeune femme, et un air plus grave quand on sait les véritables conséquences des événements prochains. En cela, Juliette fait preuve d'une vraie intelligence, une force de caractère et montre des principes qu'elle sait garder malgré tout jusqu'au bout.

C'est beau. C'est émouvant. C'est une réussite.

 

La bête - Tome 1 - note : 9,5/10

Zidrou et Frank Pé sont deux grandes signatures de la bande dessinée. Si le premier s'est fait connaître avec des séries humoristiques comme L'élève Ducobu et Tamara, il a montré une autre facette de son talent avec ses derniers albums plus sombres ou émouvants (Lydie, Les Beaux étés, Les trois fruits, L'indivision, Les Mentors ....).


© Dupuis 2020.

 

Le second est connu et reconnu au travers de ces trois séries : Broussaille, Little Nemo et Zoo. Par cette dernière, et avec ses couleurs directes, il est aussi devenu une sorte de référence du dessin animalier.

Le duo a récemment signé un album de la série Le Spirou de .. avec La lumière de Bornéo, l'histoire d'un singe peintre. Les revoici donc pour une nouvelle collaboration au sein de laquelle ils vont totalement revisité le personnage du Marsupilami, où tout du moins, l'ambiance dans laquelle on a l'habitude de voir et d'associer l'animal.

Tout le monde connaît le Marsupilami. Cette créature créée en 1952 par Franquin fait son apparition dans un album de Spirou et Fantasio. D'un naturel affectif et joyeux, même s'il est capable de grosses colères, il est doté d'une force herculéenne. Sa queue, de plus de 8 mètres, est préhensile, et son pelage est jaune à tâches noires.

Le Marsupilami de Zidrou et Frank Pé garde ces caractéristiques physiques, mais il diffère par son caractère. Et surtout, ils en ont fait un animal sauvage qu'on a capturé et transporté dans des conditions indignes de l'Amérique du Sud jusqu'au port d'Anvers. On est alors en 1955, dans la Belgique de l'après-guerre qui n'a pas encore totalement pansée ses blessures.

Le navire Le Condor est arrivé au port d'Anvers après avoir subit une avarie en pleine mer qui l'a bloqué pendant 15 jours, ce qui a pratiquement détruit sa cargaison : des animaux sauvages, laissés à l'abandon dans leur cage. Seul, quelques animaux ont survécu dont un animal avec une queue comme un tuyau d'arrosage. Une sorte de singe au pelage jaune. Peut-être de quoi compenser les pertes en le présentant au zoo d'Anvers ? Mais la pauvre bête profite d'un relâchement de ses geôliers pour attaquer et s'échapper.

À Bruxelles, François van den Bosche a une passion pour les animaux en détresse. Il a déjà accueilli, au grand dam de sa mère, une taupe, une chouette, une caille, un vieux matou, des salamandres, un chien, une chauve-souris, un vautour, un hérisson, un dindon, une couleuvre, un lièvre, un cheval, des ragondins, et dernièrement ... un marquassin ! Tout cela, alors même qu'ils vivent pauvrement, et que son père, un soldat allemand, est retourné dans son pays.

On est loin des ambiances légères et festives qu'on peut trouver dans les albums de Spirou. Le Marsupilami de Frank Pé et Zidrou revisite complètement la vision qu'on avait. Un récit réaliste, sombre, quelquefois dur, avec des passages très émouvants, notamment quand on vient embarquer les animaux de François pour la fourrière. Si certains passage peuvent prêter à sourire, on est bien dans une ambiance tendue, ou certains n'ont pas pardonné la collaboration avec l'ennemi, même si c'était par amour, et où le bien-être des animaux n'est pas encore pris en compte. dans ce contexte, François fait plaisir à voir avec son innocence et sa gentillesse qui attendrit tout le monde. Même une bête féroce ?

Un des albums incontournables de cette fin d'année.

 


Les couvertures des 2 albums - © Dupuis 2020.

 

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