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Bande dessinée Critique

Les Tuniques bleues - Tome 70 - Les bleus sur la corde raide

Notre note : 3,5/5

Faites l’amour, pas la guerre

Votre note pour Tuniques bleues (Les) - Tome 70 - Les bleus sur la corde raide :

Soixante-dix albums au compteur et toujours des soldats qui préféreraient être ailleurs ! Pour ce nouvel épisode des Tuniques Bleues, Fred Neidhardt imagine une romance équine capable de mettre sens dessus dessous les armées nordistes et sudistes. Entre désertion à quatre pattes, généraux au bord de la crise de nerfs et gags en série, Blutch et Chesterfield repartent au front. L’amour serait-il finalement plus contagieux que la guerre ?

Il fallait oser : après des décennies à envoyer Blutch et Chesterfield risquer leur peau sur les champs de bataille de la guerre de Sécession, voilà que Les Tuniques Bleues trouvent une nouvelle façon de semer la pagaille. Cette fois, le responsable n’est ni un général irresponsable ni un plan militaire foireux, mais une histoire d’amour entre deux chevaux !

Arabesque, la fidèle jument de Blutch, est tombée amoureuse de Traveller, la monture du général sudiste Robert Lee. Et quand Traveller décide de déserter pour rejoindre sa belle chez les Nordistes, Lee sombre dans la dépression, tandis que Blutch et Chesterfield se retrouvent une nouvelle fois embarqués dans une affaire qui les dépasse.


© Dupuis 2026.

Le ressort comique a beau sembler aussi improbable, il colle parfaitement à l’ADN de la série. Depuis toujours, les deux héros sont les jouets d’une machine militaire où l’absurdité des décisions rivalise avec le mépris de la vie humaine. Ici, il suffit d’une idylle entre équidés pour rappeler que les grandes stratégies des généraux peuvent être mises en échec par des sentiments autrement plus élémentaires.

Le plaisir de retrouver Blutch et Chesterfield repose évidemment sur leur opposition légendaire. D’un côté, le sergent, patriote jusqu’au bout des galons, prêt à obéir aux ordres même lorsque ceux-ci confinent au suicide. De l’autre, le caporal, champion toutes catégories de la mauvaise volonté, qui préférerait de loin sauver sa peau plutôt que celle de la glorieuse armée de l’Union.

Cette mécanique, connue sur le bout des doigts par les habitués, reste le carburant comique de la série. L’arrivée de Traveller dans le camp ennemi vient simplement ajouter un grain de sable à une machine déjà bien huilée. Et l’on peut compter sur Cancrelat, autre spécialiste des situations calamiteuses, pour contribuer à transformer cette histoire de cœur en véritable casse-tête militaire.


© Dupuis 2026.

Le scénario de Fred Neidhardt joue ainsi la carte du décalage. La romance entre les deux chevaux donne aux auteurs l’occasion de tourner en dérision les certitudes des états-majors et les rigidités d’une armée qui supporte décidément très mal que ses éléments se mettent à penser — ou à aimer — par eux-mêmes. Le principe est loufoque, mais il possède le mérite de renouveler légèrement les situations sans trahir les personnages.

Au dessin, Willy Lambil reste l’un des piliers de cette longévité exceptionnelle. Son trait familier, ses personnages expressifs et son sens de la mise en scène continuent de donner vie à cet univers où la guerre est aussi grotesque que dangereuse. Les mimiques de Chesterfield, les réactions désabusées de Blutch et les mines déconfites des militaires participent largement à l’efficacité des gags.


© Dupuis 2026.

À ce stade de la série, inutile de chercher une révolution graphique : l’intérêt réside plutôt dans cette fidélité à une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Les amateurs retrouveront leurs marques, tandis que les lecteurs occasionnels pourront apprécier une bande dessinée d’aventure accessible, portée par des personnages dont les caractères sont installés depuis longtemps.

Reste que le principe de la série impose ses limites. Après soixante-dix albums, la confrontation entre le sergent discipliné et le caporal réfractaire est devenue une recette familière. Le changement de scénariste et les péripéties autour des deux chevaux apportent un peu de fraîcheur, mais ne suffisent pas nécessairement à bouleverser une formule dont les ficelles sont bien connues. Les lecteurs qui attendent une remise à plat en profondeur risquent donc de rester sur leur faim.

Avec Les Bleus sur la corde raide, Les Tuniques Bleues démontrent qu’elles ont encore quelques cartouches humoristiques en réserve. La romance entre Arabesque et Traveller constitue un point de départ suffisamment farfelu pour provoquer des situations amusantes, tout en permettant de retrouver le regard antimilitariste qui fait partie de l’identité de la série.

Ce soixante-dixième tome ne révolutionne pas les aventures de Blutch et Chesterfield, et son efficacité repose davantage sur le plaisir des retrouvailles que sur une véritable surprise narrative. Mais lorsque les chevaux se mettent à déserter et que les généraux perdent les pédales, on aurait tort de bouder complètement son plaisir.

Au fond, après tant d’années de bons et loyaux services, les deux compères n’ont toujours pas trouvé le moyen d’échapper à la guerre. Heureusement pour nous, ils n’ont pas davantage réussi à échapper aux ennuis !

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