8/10Les Aventures de Lucky Luke d'après Morris - Tome 1 - La belle province

/ Critique - écrit par Lestat, le 04/10/2004
Notre verdict : 8/10 - Lucky Luke le Gaulois (Ecrivez votre critique)

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On aurait pu craindre le pire de Laurent Gerra embarquant le plus célèbre des cow-boy au Québec. On a au contraire un album frais doublé d'un bel hommage.

Au même titre qu'Astérix ou Tintin, Lucky Luke fait partie de ces monuments de la bande dessinée franco-belge, inondant les frontières voisines et qui resteront comme des légendes des cases et bulles. Morris, tout comme Hergé, Gosciny ou Franquin aura marqué le domaine, c'est d'ailleurs sous son impulsion que l'on commença à qualifier la bande dessinée de Neuvième Art.

Né en 1923, c'est en 1947 que Morris lance les premières planches de son héros. Lucky Luke, le cow-boy solitaire, qui "tire plus vite que son ombre". Dans un premier temps, Lucky Luke connaît la direction prise, par exemple, par les premiers Tintin : l'univers de Morris est divertissant mais aussi violent et si le cow-boy est une fine gâchette, ce n'est que pour mieux défourailler contre les importuns. Puis au fil des albums, le ton se radoucit, Lucky Luke fait désormais valser les chapeaux plutôt que les âmes et perd au passage sa cigarette pour son célèbre épi de blé.
Homme à tout faire dans un premier temps, Morris finit par rencontrer René Goscinny et lui délègue le scénario. Ce sont là les grandes années de cette bande dessinée. Le dessin évolue également, et Lucky Luke perd sa tête ovoïde de mouton pour le visage en lame de couteau que l'on connaît tous. Le succès est toujours au rendez-vous, et une petite ribambelle de personnages secondaires ou récurrents s'ajoutent au cow-boy : les terribles frères Dalton bien sûr, mais aussi Ran Tan Plan, "le chien le plus bête de l'Ouest", le croque mort à la triste figure et à l'humour noir, le "old timer" grincheux sur sa chaise roulante, le blanchisseur chinois... toute une galerie de portraits fleurant bon la conquête de l'Ouest. Lucky Luke c'est aussi un soin tout particulier apporté à l'aspect historique. Il arrive souvent que des tomes tournent autour de personnages ou situations célèbres. Citons ici Roy Bean (Le Juge), Jesse James, la pose du télégramme (Le fil qui chante), le Pony Express, Calamity Jane... Sans parler de références cinématographiques. Ainsi l'album Chasseur de Primes est un beau clin d'oeil à Et pour quelques dollars de plus de Sergio Leone, Lee Van Cleef en prime. Phil Defer, tireur d'élite démesuré, rappelle tout à la fois Franck d'Il était une fois dans l'Ouest (pour le look) mais aussi l'acteur Jack Palance (pour le physique).
Puis, presque sans crier gare, après 90 albums, la série dérivée Rantanplan, une série animée, ainsi même qu'un film (l'inénarrable Lucky Luke avec Terence Hill), Morris passe l'arme à gauche le 16 juillet 2001. Un grand monsieur de la bande dessinée nous quitte et Lucky Luke chante pour la dernière fois sa triste chanson, face au soleil couchant. Et pourtant, en 2004...

... En 2004 paraît le très médiatisé nouvel album de Lucky Luke, scénarisé par un certain Laurent Gerra. Sacrilège ! Je ne vais pas y aller par quatre chemins, pour ma part si l'imitateur est de talent, le comique est discutable. A passer derrière Goscinny, Laurent Gerra et ses sketchs frelatés sur Céline Dion ne partaient pas qu'avec des avantages. Coup de glas : il se déroulerait au Québec, et là on est en droit de s'attendre au pire. On ouvre l'album avec scepticisme, on le referme un peu chiffonné, mais agréablement surpris.

La Belle Province plutôt que de continuer bêtement l'oeuvre de Morris a l'idée de génie d'entamer une toute nouvelle série : Les aventures de Lucky Luke d'après Morris. C'est ce "d'après Morris" qui importe, autrement dit, nous sommes dans l'hommage plus que dans l'exploitation et c'est déjà un bon point en soi. Des idées de génie, le tandem Achdé/Gerra n'en manqueront pas. A commencer par le graphisme. C'est bien simple, malgré la disparition de son inspirateur, Lucky Luke aura rarement été aussi bien dessiné ! Non seulement la ressemblance des traits est frappante mais en plus, le découpage est innovant au sein de la série : finies les sages cases rectangulaires bien alignées. La Belle Province s'autorise quelques excentricités du plus bel effet, permettant un bon coup de jeune et de dynamisme. En outre, au niveau dessin pur, Achdé, nouveau préposé aux gommes et crayons, ne manque pas d'en tirer parti, au point d'atteindre parfois des angles de vue très cinématographiques. Ainsi, un très drôle duel entre un mécréant et Jolly Jumper (!) passe par des gros plans sur les yeux très western-spaghetti, renouant au passage avec l'esprit livres d'images de Morris. Ce qui amène tout naturellement au deuxième point essentiel.
Comme dit précédemment, le but n'était pas temps de divertir que de rendre hommage et La Belle Province sonne quelquefois comme un appel vers les lecteurs de la première heure, dont le summum reste une riche crapule possédant un petit musée de l'Ouest : au fil des objets, c'est un vrai petit best-of des aventures du Veinard Chanceux. Intelligent et tellement agréable.

Côté scénario, puisque c'est bien l'une des grandes originalités de cet album, et bien on frise quasiment le sans-faute. Les repères historiques sont là, les petites expressions de Luke et les bons mots aussi. L'histoire en elle-même ne casse pas des briques, se termine même un peu en queue de poisson à mon goût, mais sert de prétexte tout à fait plaisant. Il n'y a qu'un seul bémol et ce n'est qu'à ce moment que l'on sent la patte Laurent Gerra. A vouloir moderniser Lucky Luke, la Belle Province s'handicape. BD contemporaine, humour franchouillard et Laurent Gerra obligent, La Belle Province est truffé de clins d'oeil plus ou moins d'actualité, faisant que l'album ne vieillira jamais aussi bien que ses prédécesseurs. On trouvera ainsi un Bernard Henry Levystrauss, rapidement entarté, un farouche fermier du nom de Joshua Bové, un petit magasin Leclerc, Robert Charlebois, une certaine Céline (forcément), chanteuse à la voix rappelant l'orignal enrhumé, son mari René ou encore des Pompes Funèbres Gilbert Rozon (!!!). Tout ça est très drôle, mais si Céline Dion restera sans doute dans l'Histoire, rien n'est moins sûr pour l'entartage de BHL ou les frasques de José Bové. Force est de constater que ce Lucky Luke est différent et en devient plus satirique, plus référentiel : c'est une sorte d'Astérix qui aurait perdu le secret de la longévité. Au final, un album agréable et à consommer de suite. Ou tout simplement à conserver pour expliquer un jour à ses gosses, que ce monsieur, là, sur l'estrade, c'est Guy Lux...

On aurait pu craindre le pire de Laurent Gerra embarquant le plus célèbre des cow-boy au Québec. On a au contraire un album frais doublé d'un bel hommage. Sans parler que Laurent Gerra en profite pour glisser autant de piques que de pensées généreuses. Et oui, finalement, il les aime bien, les Québécois...

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