Aller au contenu
Bande dessinée Critique

Reines de sang, Irène de Byzance – Tome 2

Une conclusion ambitieuse et captivante, qui mêle habilement histoire, religion et intrigues de palais. Un album qui confirme la qualité de la collection Les Reines de Sang et remet en lumière une souveraine aussi remarquable que controversée.

Avec ce second volume consacré à Irène de Byzance, Éric Corbeyran et Gabriel Ippoliti concluent un diptyque historique particulièrement dense consacré à l’une des figures féminines les plus fascinantes de l’Empire byzantin. Cette suite couvre les années où Irène atteint l’apogée de son pouvoir, devenant la première femme à régner seule sur l’Empire romain d’Orient tout en menant une lutte politique et religieuse de tous les instants. 

Là où le premier tome racontait l’ascension méthodique d’une jeune Athénienne propulsée au sommet de l’État, ce second opus s’intéresse davantage à l’exercice du pouvoir et à son coût. Irène n’est plus une ambitieuse en devenir ; elle est désormais une souveraine qui doit défendre sa position contre les intrigues de cour, les rivalités religieuses et les ambitions de son propre entourage. Le récit prend ainsi une coloration plus politique, presque tragique, en montrant comment la conquête du pouvoir conduit inévitablement à l’isolement.

Corbeyran met particulièrement l’accent sur les tensions familiales qui minent le règne de l’impératrice. Après l’échec des rapprochements diplomatiques avec l’Occident et les désaccords autour des décisions du concile de Nicée, la menace se déplace vers l’intérieur même du palais. L’influence grandissante de Marie d’Arménie sur Constantin ouvre une nouvelle phase de confrontation où les liens du sang deviennent une arme politique redoutable. Cette dimension intime donne au récit une véritable force dramatique. 

L’une des qualités majeures de l’album réside dans son refus du manichéisme. Irène apparaît tour à tour visionnaire, stratège, manipulatrice et victime des circonstances. Les auteurs ne cherchent jamais à la transformer en héroïne irréprochable. Ils montrent au contraire une femme convaincue de servir la stabilité de l’Empire, mais prête à franchir des limites morales toujours plus inquiétantes pour conserver son autorité. Cette ambiguïté nourrit constamment l’intérêt du lecteur.

Sur le plan historique, l’album réussit à rendre accessible une période souvent méconnue. Les querelles iconoclastes, les rapports complexes avec Charlemagne et les luttes de succession sont intégrés naturellement au récit sans jamais donner l’impression d’une leçon d’histoire illustrée. La documentation est visible, mais demeure au service de la narration. (

Graphiquement, Gabriel Ippoliti confirme les qualités entrevues dans le premier tome. Son dessin réaliste restitue avec soin la richesse de Constantinople, les fastes de la cour impériale et les décors religieux qui jouent un rôle central dans l’intrigue. Les architectures monumentales, les costumes somptueux et les jeux de lumière participent à l’immersion dans cet Orient médiéval souvent absent de la bande dessinée historique francophone. Les visages expressifs permettent également de saisir les subtilités des rapports de force qui se nouent au sein du palais.

On pourra reprocher à l’album une certaine densité narrative. Les nombreux personnages historiques et les enjeux diplomatiques exigent une lecture attentive. Mais cette richesse constitue aussi l’une des grandes forces du récit, qui refuse toute simplification excessive d’une période complexe.

Au final, ce second tome offre une conclusion solide et cohérente au destin d’Irène. Plus sombre que le premier volume, il montre comment une femme exceptionnelle a réussi à s’imposer dans un monde dominé par les hommes, tout en payant le prix de cette conquête. Corbeyran livre ainsi l’un des portraits les plus nuancés de la collection Les Reines de Sang, tandis qu’Ippoliti apporte une élégance graphique parfaitement adaptée à la grandeur et à la cruauté de l’Empire byzantin. 

Dans le même esprit
Delcourt : Les reines de sang Irène de Byzance et AgrippineBande dessinéeDelcourt : Les reines de sang Irène de Byzance et AgrippineLes Reines de sang chez Delcourt : Marie, Njinga et CatherineBande dessinée 2022Les Reines de sang chez Delcourt : Marie, Njinga et CatherineReines de sang : Théodora & CléopatreBande dessinée 2023Reines de sang : Théodora & CléopatreDelcourt : Reines de sang - Cléopâtre & AliénorBande dessinée 2017Delcourt : Reines de sang - Cléopâtre & AliénorDelcourt : Frédégonde T2,Sillage T19, 14-18 T6Bande dessinée 2016Delcourt : Frédégonde T2,Sillage T19, 14-18 T6Delcourt : Frédégonde, Reine de Sang et De cape et de crocs T11Bande dessinée 2014Delcourt : Frédégonde, Reine de Sang et De cape et de crocs T11