9/10La Quête de l'Oiseau du Temps : Cycle 1

/ Critique - écrit par gyzmo, le 19/11/2007
Notre verdict : 9/10 - Drü ! (Ecrivez votre critique)

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Le premier cycle de leur quête a su trouver un équilibre (parfait) entre l’humour, l’aventure, le drame et l’émotion si bien qu’aujourd’hui, cette saga à l’identité visuelle évidente n’a pas fini de faire languir et déchaîner les passions.

A l’heure où le second volume du deuxième cycle de La Quête de l’Oiseau du Temps est sur le point de débarquer, par les crocs du Borak, je serai tenté de dire que qui ne connaît pas cette saga de prestige n’a rien à faire parmi les fins gourmets d’heroic fantasy. A vrai dire, il faudrait être d’origine troglodytique pour ne jamais avoir entendu parler de cette célèbre quête d’envergure, tant par le talent de ses auteurs, que par leur lenteur légendaire à enchaîner chaque tome ! Au début des années 80, après le règne incontestable des antédiluviens Rahan et Thorgal, naquit ce que mille furies seraient tentées d’appeler : un des chefs d’œuvre du genre. Rien de moins. Avec La Conque de Ramor (premier tome), édité en 1983 sous la bannière de Dargaud, le scénariste Serge Le Tendre et le dessinateur Régis Loisel bousculent les ententes et entament le précurseur d’un style narratif robuste et intelligent, exemple à suivre pour toutes aventures franco-belges empreintes des mêmes ambitions.


Loisel est principalement connu pour sa série des Peter Pan. Mais c’est avec La Quête de l’Oiseau du Temps que ce croqueur de bimbos et autres fantastiques créatures va imposer son style – à n’en pas douter, déclencheur de nombreuses vocations pour le crayon. Si le premier tome ne reflète pas encore toute la précision du dessinateur, Le Temple de l’Oubli (1984) va graphiquement s’affiner, et les suivants, cristalliser la marque esthétique de la saga. Dès le second tome, la participation de la coloriste Laurence Quilici fait oublier le travail rudimentaire de Yves Lencot sur le premier. Il faut attendre le Rige (1985) pour que l’œil affûté de Loisel reprenne enfin le flambeau de la coloration, plus nuancée et vive que jamais. Sur toute la longueur de l’aventure, les décors grandioses et variés deviennent de moins en moins brouillons. Le trait dynamique de Loisel capte de mieux en mieux les mouvements clés avec élégance : au repos, sur le qui-vive ou en action, ses protagonistes de papier s’animent avec naturel, laissant poindre d’évidentes et dissemblables forces de personnalité. L’évolution croissante qui s’opère au niveau des choix de cadrage fait de Loisel un as de la mise en scène. Le rythme n’est pas freiné par des temps morts. L’ennui n’a pas de prise.


Il faut dire que Le Tendre signe une histoire passionnante aux accents lyriques, mâtinée d’une idée philosophique rafraîchissante sur le cycle du temps et l’ordre des choses. Cela nous change un peu des revanchards barbares et des chasseurs de gloire facile ! Bien sûr, les poncifs du genre sont présents : le sacrifice, l’héroïsme, l’honneur, la rédemption, le dépaysement… Le Tendre se distingue pourtant de la masse grâce à son sens de la répartie. Sa méticulosité contextuelle construit un univers cohérent et limpide : aucune zone d’ombre sur le tableau opulent, suffisamment ouvert pour laisser divaguer sa propre imagination. Puis sa disposition à opposer tension et connivence entre héros divergents, tout en suscitant un vif intérêt pour les mystères de ce ka-tet harmonieux, demeure le principal génie de Le Tendre. A ce niveau, l’identification au personnage est intégrale. Mais ce que l’on retiendra surtout de ce périple, calibré sur un compte à rebours exaltant, ce sont les deux derniers volumes de la Quête. Sous ses aspects de survival, Le Rige reflète à lui seul la conscience méticuleuse des auteurs pour leur univers. Fort de révélations, cet épisode - chéri par la plupart des Quêteurs, a d’ailleurs reçu un prix au Festival d’Angoulême, en 1988. Quant à elle, la révélation bouleversante de L’œuf des Ténèbres (1987), dernier opus de la Quête, en a terrassé plus d’un. Bon nombre d’entre nous sommes encore émoustillés à l’idée de son évocation. Car lorsque la dernière page de ce volume libère enfin le lecteur de son emprise, il est étonnant de voir combien la conclusion du livre et notre ressentiment sont intimement liés. Et en se replongeant dans la Quête, le constat est inévitable : Le Tendre et Loisel ont dès le départ échafaudé un récit réfléchi, avec par-ci par-là des indices subtils qui annoncent le final. L’accord presque parfait d’un monde suspendu par le fil de la tragédie.


Côté caractères, les démiurges de la Quête ne se contentent jamais d’abuser des clichés du genre. Ils détournent avec jubilation les stigmates coutumiers pour les transporter vers un ailleurs surprenant, voire original. Pas de doute à avoir : Le Tendre et Loisel aiment jusqu’à la folie chacun de leurs héros, lesquels transpirent à l’unisson de ce syndrôme farci d'égards. Pélisse n’endosse pas le rôle d’une potiche sensuelle de service. Caractère bien trempé, tête brûlée de première, spontanée à souhaits, ce joli brin de fille n’a pas toujours conscience de ses charmes physiques exhibés mais sait très bien les utiliser en tant qu’arme, dans un monde où le moindre sein à l’air déchaîne les pulsions sexuelles du mâle attardé. Sa plastique de rêve n’est pas gratuite. La donzelle s’inscrit en totale adéquation avec la trame principale et trouvera une explication très astucieuse. Second couteau incongru, l’Inconnu n’est pas en reste. Il est l’archétype du bouffon héros malgré lui. Ce Pierre Richard des temps anciens (un peu Virenque sur les bords) est animé par un dessein en apparence risible : une passion dévorante pour le popotin féminin. A partir de cette motivation – aberrante dans un contexte où il faut sauver le monde de la perdition, les auteurs utilisent une fois encore l’un des codes favoris de l’heroic fantasy pour servir leur histoire de la meilleure façon qui soit : à vous fendre la poire en deux !


Evidemment, fidèles à leur projet de rendre attachant leur personnage, ce preux masqué tombé des nues ne restera pas prisonnier de l’image grotesque d’un american pie like. Derrière l’excité de frais se dissimule un être plus sensible que d’apparence, rigolo et gaffeur en toutes circonstances, ingénieux sur la fin et qui volerait presque la vedette aux premiers rôles. Le mercenaire Bulrog – autre figure emblématique de la Quête – se construit également de manière surprenante. Présenté comme un vaurien de première, alimenté par une soif de vengeance des plus primitives, voilà bien un costaud aux intentions très ambiguës qui le hisseront vers un ailleurs splendide, précisément là où on ne peut l’attendre. Et des surprises dans ce style, il y en a toutes les pages. Comme ce curieux Fol de Dol, clone spirituel du Bombadil de Tolkien, vent de folie salutaire capable du pire et du meilleur, pourvu que l’on sache répondre à ses fourbes énigmes. Enfin, donné le premier rôle du guerrier à un papy bourru, n’est-ce pas là un autre choix délicieux ? Chaque contrée traversée, chaque individu rencontré révèlent un peu plus le lourd et énigmatique passé d’un Bragon sur le retour. La richesse de ce héros d’antan inspirera à ce propos le second cycle de la Quête, préquelle à l’origine de tout. Mais ceci est une autre histoire…


La Quête de l’Oiseau du Temps n’est pas seule à avoir marqué la BD en fantasy. A ses côtés, l’on pourrait citer d’autres titres aussi merveilleux (et sans doute supérieurs dans le cœur de certains) : pour leurs bouleversements esthétiques et narratologiques respectifs, Le Grand Pouvoir de Chninkel par Rosinski et Van Hamme, ou Légendes des Contrées Oubliées de Ségur et Chevalier seraient légitime à la première place du podium. Mais d’un point de vue chronologique, Le Tendre et Loisel ont probablement décomplexé le genre et poussé leurs suiveurs à exploser le manichéisme établi et la psychologie sommaire. D’autre part, le premier cycle de leur quête a su trouver un équilibre (parfait) entre l’humour, l’aventure, le drame et l’émotion si bien qu’aujourd’hui, cette saga à l’identité visuelle évidente n’a pas fini de faire languir et déchaîner les passions, que l’on soit simple spectateur ou auteur de talent.


- La conque de Ramor (1983)
- Le temple de l'oubli (1984)
- Le Rige (1985)
- L'oeuf des ténèbres (1987)

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