Les aventures de Largo Winch, le « milliardaire en blue jeans », sont, à chaque nouveau tome, un succès commercial. Les ingrédients sont simples : un héros « beau gosse » et coureur de jupons, de jolies filles, des méchants très très méchants, avides et sans scrupule, des gentils pour aider le héros qui fait rien qu'à se mettre dans des situations pas sympa... Ajoutez à cela des graphismes léchés, un suspense qui va crescendo et vous obtiendrez une série somme toute agréable. Le prix de l'argent, tome 13, est-il aussi délicieux ? Les détracteurs du milliardaire objectent déjà que la série s'essouffle et que cet épisode ne pourra rien y changer. Et bien, pour notre plus grand plaisir...
Un scénario en or
Largo Winch, propriétaire d'un petit millier d'entreprises, ne peut tout de même pas avoir l'oeil sur chacun de ses employés. Ainsi, lorsque Speed One, société spécialisée dans la fabrication d'équipements sportifs, délocalise, mettant au chômage le petit village de Deer Point, il faut que le patron de la succursale se suicide devant les yeux du milliardaire pour qu'il ait vent de l'affaire. Hélas, tout aurait été pour le mieux si l'histoire ne s'était pas déroulée devant les caméras du « prix de l'argent », émission de TV qui avait invité Winch pour causer business. Tous les tabloïds reprennent immédiatement les faits à leur sauce et titrent des phrases chocs. Autant dire que le patron du groupe W ne se fait pas que des alliés.
Et ses deux amis, Simon et Freddy, qui profitent de l'occasion pour prendre la tangente...
A l'enterrement du pauvre bougre qui a mis fin à ses jours, Largo réalise que tout n'est pas aussi clair qu'il n'y paraît : la succursale n'aurait jamais été en faillite, et n'aurait donc pas eu besoin de fermer ? Pourquoi dans ce cas faire croire à un déficit ? Une bien sombre histoire dans laquelle Largo se trouve plongé contre son gré. Tout le monde se mettant à le détester, la vie du milliardaire est (encore) en danger... Qui va lui sauver la mise, cette fois ?
Le scénario est sacrément bien ficelé et ne laisse aucun moment de répit au lecteur. Pour la première fois, l'image de Play-Boy propre sur lui que traîne notre riche héritier est entachée : une vignette, par exemple, représente Largo bien amoché en train de se saouler au Whisky dans un bar glauque. Une petite révolution pour le gentleman abonné au Perrier. Et tous les « amis » que se fait Winch dans cet épisode ne sont pas pour l'aider à redorer son blason : le joli coeur a le droit de se faire tabasser à plusieurs reprises par des types plutôt pas sympa, et le droit d'en ressortir à moitié défiguré. Le droit de se faire défendre par une fille qui ne finira même pas dans son lit -et pour cause : la demoiselle préfère les filles. Rien ne sera épargné au héros. Qui s'en plaindra ? La BD gagne d'un coup en crédibilité. Un gentil tout blanc à la tête d'une entreprise qui brasse autant d'argent, ça faisait tâche.
Mais ne vous leurrez pas : il n'est pas encore venu, le temps où Largo renoncera à défendre la veuve et l'orphelin. Au programme : quelques sauvetages in-extremis, une bataille pour une cause perdue et un ego laissé de côté. Rien de bien extraordinaire, c'est à dire. Tout le monde aurait fait pareil à sa place.
Les défauts de fabrication ?
Lorsque le suspense est poussé à l'extrême, comme dans Le prix de l'argent, il n'est pas rare que le scénario « oublie » de s'arrêter sur certains passages importants. Au final : une impression de bâclé, par moment, qui irrite un peu (mais on s'en remet assez bien, remarquez).
Sont à dénoter également : quelques incrédibilités de scénario, coups de chance inouïs, deux ou trois retournements de situation franchement inespérés... Mais c'est le lot de tous les Largo Winch et celui-là ne fait malheureusement pas exception à la règle. On se dit juste que Largo a vraiment trop de chance de s'en sortir lorsqu'un groupe de gros lourds veut le passer à tabac. Enfin, je le répète, rien de bien bloquant pour la lecture. Alors, quoi ? Qu'est ce qu'il y a de rédhibitoire ? Rien, vraiment ? Non, rien. A moins que le suspense qui grimpe à la vitesse d'un supersonique ne vous effraie. Francq et Van Hamme signent ici un petit bijou. C'est avec une maîtrise infinie que tout est combiné pour tenir le lecteur en haleine. Le coup de crayon de Francq est mis au profit de ce scénario impeccable qui se met en place vignette après vignette, page après page, faisant oublier d'un coup un seul toutes les longueurs des précédents épisodes et toutes les faiblesses des scenarii servis jusque-là. Parlons-en, d'ailleurs, de ce coup de crayon : net, identifiable au premier coup d'oeil, d'aucuns lui reprocheront peut-être de ne pas sortir des sentiers battus ; à tort ou à raison ? A vrai dire, ses graphismes s'adaptent parfaitement à l'univers classieux de Winch, et c'est tout ce qu'on leur demande.
Tous pourris !
Si l'on cherchait à s'interroger sur la nature humaine telle qu'elle nous est dépeinte dans ce tome 13 de Largo Winch, nous y découvririons le courage, le don de soi, l'honnêteté, l'importance de pardonner... Mais aussi -et c'est moins glorieux- la lâcheté, la cupidité, la cruauté, le mensonge... La fortune du beau Largo ne laisse personne indifférent. Mais comme dit Freddy : « Les dollars et l'amitié ne font pas toujours bon ménage, mon pote ». Hormis le sens de l'honneur, avec, dans le beau rôle, Monsieur Winch, vous ne trouverez pas dans cette BD d'enseignement sur la vie ou de réflexion transcendante. Est-ce grave ? Je ne crois pas, non. Autant demander à Rambo de découvrir la réponse à la Question Ultime sur la Vie, l'Univers et le Reste... Largo Winch n'est pas une BD intellectuelle. Je ne pense pas qu'elle soit à prendre comme une dénonciation de ce qui se passe dans le monde méconnu des requins de la finance. Laissons cette BD être ce qu'elle est : ni plus ni moins qu'un excellent divertissement, un agréable moment à passer. Pas de quoi martyriser une grenouille : si vous culpabilisez de vous être laissés aller à une distraction aussi vile, relisez ensuite quinze fois le Capital de Marx et ça devrait aller mieux. Mais j'insiste, ne confondons pas tout. Comme le dit si bien la page 2 : « Les personnages et les noms de sociétés cités dans ce récit sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnages ou des sociétés existantes ne serait que pure coïncidence ».
Si cela n'est pas encore fait, vous devez courir vous procurer cette BD. De toute urgence. Cet épisode est, et restera probablement, pour moi le meilleur. Ce qu'il manquait à la série pour devenir splendide. Vous devez simplement vous attendre à une grosse frustration à la dernière page et une encore plus grosse envie de harceler les deux papas de LW pour qu'ils nous livrent plus rapidement le Tome 14 (le faites pas, hein, c'est pas bien).
Aurélie []

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