Le Joker s'est encore échappé de l'asile de Gotham City, et Batman doit (pour une énième fois) le poursuivre et le ramener. Du classique pensez-vous ? Possible ! Vu que c'est ainsi que débute habituellement les sempiternelles aventures qui lient nos éternels ennemis. Mais heureusement cette fois-ci la donne est différente. Oui ici le "héros" ce n'est plus Batman mais son pire ennemi le fantasque et fou à lier Joker.
On ne compte plus les nombres incalculables d'histoires sur le passé, la vie ou encore le traumatisme d'enfance de ce cher Bruce Wayne, alias la chauve-souris milliardaire, et décider, pour une fois, de se pencher sur le cas atypique du Joker relève de l'exercice de style osé. En effet son aspect clownesque et le peu de sérieux l'entourant peuvent rebuter certains. Mais cependant un certain flou émane du personnage. On ne sait pas ce qu'il a vraiment dans la tête, de ce qui le motive (à la différence d'un Wayne / Batman) et une plongée dans son univers absurde nous est ici gracieusement offerte. Autant en profiter donc. Bien entendu cela nous laissera pas indifférent car on peut même être sur que le panache sera au rendez-vous.
Entre rire et tragédie

Le Joker a depuis longtemps créé une certaine interrogation chez le lecteur, car là où le justicier masqué luttait avec sérieux et droiture contre la violence (le crime, l'injustice par exemple) voire contre toutes sortes d'ennemis, le Joker, quant à lui, pensait et réagissait à tout par l'absurde. Pour lui la vie relevait d'une vaste plaisanterie. Cette différence bien/mal, identifiée a servi, depuis le début, de soupapes dans leur affrontement, et en tant que lecteur nous aurions pu penser que les deux protagonistes étaient très dissemblables.
Il n'en est rien.
Car voilà qu'arrive Alan Moore, un génial scénariste anglais travaillant pour DC comics. Celui-ci, avec son habituel esprit tordu et absurde, vient nous analyser, sous un angle totalement nouveau, la relation qui lie les éternels ennemis que sont le Joker et Batman. Deux esprits traumatisés, qui ont cherché en fait chacun de leur coté le meilleur moyen pour fuir le mal qui les ronge (perte des parents pour Wayne, perte d'une femme pour le Joker). Et Moore s'amuse, dans la BD, à le faire reconnaître au Joker alors que Batman, lui, semble le nier.
L'habituel combat entre les deux ennemis se transforme ainsi en une sorte de psychanalyse sur leur trauma commun, et nous avons, au passage, l'occasion de connaître le "pourquoi" et le "comment" de cette éternelle lutte entre les deux protagonistes.
Et cela, surtout exclusivement, à travers le regard désaxé du Joker.
Car avant d'être ce fou furieux appelé le Joker, il y avait une personne : un homme simple. Soit un comique raté (l'humour de Moore est renversant sur cette question) qui tente de survivre avec sa femme enceinte dans une piaule minable. Celui-ci, pour subvenir aux besoins de sa famille, est embarqué bien vite dans un hold-up foireux. Bien entendu cela se passe mal, en raison d'une part de l'intervention de Batman et d'autre part de son amateurisme. On connaît la suite de l'épisode, avec cette cuve de produits chimiques qui le transforme en Joker ; le rendant fou au passage. Mais le tour de force c'est la façon dont cela est traité.
Vu que le récit, ici, est d'une précision chirurgicale. Faisant des incessants allers-retours entre passé et présent, dans un découpage au millimètre, entrecoupés d'effets de miroirs et/ou de symétries, de dialogues ciselés et vifs à l'humour (très) noir comme sait nous le faire Moore, tout cela emmené par le dessin caméléon de Brian Bolland qui sait avec brio montrer l'état mental des personnages. Et avec le Joker, nous en avons pour tous les goûts : de la folie furieuse en passant par la tendresse, le désespoir voire la détresse profonde. En clair nous rencontrons son humanité.
Mais, bien entendu, c'est une humanité morbide et rigolarde.
Le titre original, littéralement "la blague qui tue", ainsi que la rapidité du récit (et des rebondissements) renforcent à merveille cette idée. On pourrait reprocher cette brièveté aux auteurs mais ne dit-on pas que les meilleures blagues sont les plus courtes ?
Il est à noter aussi que l'histoire se termine par une blague fendante que Joker raconte à Batman, terminant ainsi en beauté, et sur une note grinçante (le final est toujours redoutable chez Moore), cette histoire haute en couleurs.
Pour tout cela, ce one-shot sur l'univers de la chauve-souris, rentrera, sans aucun problème, dans nos coeurs parmi les classiques tels Batman year one ou Dark knight de Miller. Aussi au passage c'est une excellente occasion pour découvrir un grand scénariste de bande dessinée : Alan Moore. Et celui-ci, n'étant pas un inconnu, s'est déjà illustré depuis longtemps dans d'autres séries encore plus renversantes mais ceci est une autre histoire...
A noter qu'il existe sous 3 titres différents : "The Killing Joke" chez DC Comics et Panini, "Souriez" chez Comics USA et "Rire et mourir" chez Delcourt.
Levendis []

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