7.5/10Une Aventure de Spirou et Fantasio - Tome 5 - Le groom vert-de-gris

/ Critique - écrit par riffhifi, le 12/05/2009
Notre verdict : 7.5/10 - Les contes des frères Groom (Ecrivez votre critique)

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Spirou en super-résistant, Fantasio poursuivi par des zazous swingueurs... L'album est sympathique, rappelle que le belge est une langue aussi exotique que le québécois, mais souffre de vouloir multiplier les références tous azimuts.

L'an dernier, l'album d'Emile Bravo Le journal d'un ingénu remportait un franc succès auprès du public et surtout de la critique, qui s'empressa de l'emmitoufler de diverses récompenses. Dupuis semble avoir décidé de s'engouffrer dans la brèche avec cette cinquième « aventure de Spirou et Fantasio par... », qui constitue quasiment la suite immédiate du Journal d'un ingénu. Même contexte historique, même volonté de farcir le récit d'hommages et de clins d'œil, même goût pour la "ligne claire deuxième génération"... Tout sentait l'opportunisme dans ce Groom vert-de-gris que l'on attendait au tournant comme une simple exploitation de filon. Pourtant, les reproches que l'on peut adresser à cet opus ne sont pas ceux que l'on aurait pu croire, et le duo Schwartz/Yann se tire finalement plutôt bien de l'exercice. La couverture à elle seule vaut le déplacement : de loin la meilleure de la jeune série, elle montre un Spirou en costume de groom vert (de gris, oui, voilà), accroché à un drapeau nazi qui lui dessine l'air de rien une large cape rouge dans le dos ; mis en lumière par un spot rond, le héros évoque d'un seul coup
Superman et Batman (créés au même moment que Spirou), apparaît à la fois actif et en fâcheuse posture, tout en situant précisément l'époque du récit. Balèse.

Nous sommes donc en 1942, et la Belgique est occupée par l'envahisseur nazi. Toute ? Euh oui, toute, mais la Résistance existe et il va de soi que Spirou et Fantasio en font partie à leur modeste niveau. Modeste, car aucun des deux n'est encore l'aventurier bien connu des lecteurs : le premier reste un simple groom du Moustic Hôtel réquisitionné par les nazis, tandis que le deuxième n'est qu'un archiviste du journal collabo Le Soir. Chacun des deux amis est convaincu que l'autre est un traître à sa patrie, ce qui n'est qu'une des nombreuses subtilités d'un scénario malin qui s'emploie à retransmettre l'état d'esprit qui devait animer les Bruxellois de l'époque. "Malin" n'est pas le seul adjectif que l'on peut appliquer à l'écriture de Yann : caustique, enjoué, spirituel... Le Monsieur est en terrain connu, que ce soit en ce qui concerne Spirou (Le tombeau des Champignac) ou la seconde guerre mondiale (la série Poison Ivy).

« Baron Jean de Sélys Longchamps ! XIIe du nom ! Et je n'ai pas deux "bollewinkels" dans mon pantalon d'uniforme mais quatre canons de 7.7mm et huit rockets PP3 sous les ailes de mon Tiffy ! »

Entre reconstitution historique et péripéties extravagantes, Yann se fixe bizarrement deux objectifs encombrants : d'une part, affecter ses personnages d'un parler typiquement belge qui n'a rien à envier au pittoresque du phrasé québécois (« oufti ! », « fourt ! », « j'ai un œuf à peler avec vous », etc.), d'autre part gaver les pages de références, de clins d'œil, de citations et d'hommage. Avec la complicité d'Olivier Schwartz, dont le dessin semble lui-même être un hommage continu à Yves Chaland et Serge Clerc, il s'ingénie à caser un maximum de personnages issus des classiques de la bd belge (Tintin, Quick et Flupke, Blake et Mortimer...), ainsi que de multiples allusions au cinéma de l'époque ou à celui qui l'évoqua quelques années plus tard. Sans oublier les références aux albums antérieurs de Spirou, notamment la présence du jeune boxeur Poildur, déjà revu dans le récent Aux sources du Z (coscénarisé, vous allez rire, par Yann). Cette frénésie du clin d'œil finit par nuire au récit, et donne parfois l'impression de se farcir une des
dernières aventures des Pieds Nickelés, une de celles qui remplaçait l'imagination par l'hommage inutile. Honnêtement, on se fout un peu de voir Louis De Funès en boucher ou de croiser Hergé et ses personnages à tous les coins de rue, et l'affiche du Baron de Münchhausen constitue carrément un anachronisme puisque le film n'est sorti en Allemagne qu'en 1943 (et en France en 1944).

Si l'on parvient à faire fi de cette attaque rangée de coups de coudes complices (ou si on a la chance de ne saisir aucune des allusions, ce qui est étonnant si on s'intéresse un minimum à la bd belge et à la guerre de 39-40), l'album est frais et déploie les mêmes trésors d'écriture qu'un Poison Ivy : verve et goût du jeu de mots, humour noir, absence de complaisance sur certains sujets pourtant difficiles... Yann ne cherche pas à faire dans l'intimisme comme Bravo dans le tome précédent, il fonce tête baissée dans l'aventure feuilletonesque avec ses cahots et ses courses-poursuites haletantes, et le dessin de Schwartz lui confère l'énergie appropriée malgré un certain manque de relief dans les larges cases. Une chose est sûre : l'album sort davantage des sentiers battus que Le tombeau des Champignac, et semble confirmer le potentiel d'extravagance de la série Une aventure de Spirou et Fantasio par...

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