Aller au contenu

Te revoilà

Un seul compte pour le site et le forum.

ou

Bande dessinée Critique
Oui, chef ! un maestro aux pianos

Oui, chef !

Notre note : 3,75/5

Un chef complétement Toqué !

Votre note pour Oui, chef ! un maestro aux pianos :

Derrière les assiettes joliment dressées et les étoiles Michelin se cachent parfois des heures de travail, des engueulades, des humiliations et quelques litres de sueur. Avec Oui, chef !, Florence Cestac et l’ancien chef Serge-Antoine Quéron mettent les pieds dans les cuisines de la grande restauration. Une plongée aussi drôle que saignante dans un monde où « oui, chef ! » signifie surtout « j’obéis, chef ! ».

Loin des émissions culinaires où un candidat dispose délicatement trois feuilles de roquette dans une assiette pendant qu’un jury prend un air pénétré. Oui, chef ! préfère montrer ce qui se passe avant que le plat arrive sur la table. Au centre du récit, Oscar Belmanger découvre la cuisine grâce à sa grand-mère Henriette, affectueusement surnommée Mamie Rillettes. Avec elle, il apprend les produits, les gestes, les recettes et surtout le plaisir de cuisiner. Une transmission joyeuse qui donne envie de passer derrière les fourneaux. Puis arrive l’apprentissage professionnel avec son changement d'ambiance.

Les petits plats mijotés avec amour laissent place aux ordres aboyés, aux horaires impossibles, aux tâches ingrates et à une hiérarchie qui ressemble parfois davantage à une chaîne de commandement militaire qu'à une brigade de cuisine. Oscar va pourtant s'accrocher, progresser, gravir les échelons, finir par diriger son propre restaurant et vouloir décrocher les étoiles qui brûlent petit à petit.

Le titre de l'album résume finalement assez bien le fonctionnement de cet univers. Dans une cuisine professionnelle, le chef donne les ordres et les autres exécutent. Vite. Très vite. Et sans discuter.  Florence Cestac s'amuse de cette mécanique avec son sens habituel de la caricature. Ses personnages aux silhouettes immédiatement reconnaissables, ses gros nez et son trait volontairement rond pourraient laisser croire à une aimable comédie culinaire. Mais derrière la farce, le constat est beaucoup moins digeste. Humiliations, autoritarisme, coups de pression, horaires à rallonge : la restauration présentée ici n'a rien d'un long fleuve tranquille. Certaines anecdotes font rire jaune, notamment lorsque les employés doivent trouver des moyens plus ou moins bricolés de se protéger des débordements de leurs supérieurs. 

On pouvait difficilement trouver meilleure dessinatrice que Florence Cestac pour raconter cette histoire. Son dessin paraît bon enfant, presque innocent. Les personnages sont expressifs, les situations volontairement outrées et les scènes de cuisine regorgent de détails. Et pourtant, ce graphisme décalé permet de faire passer des choses assez lourdes sans transformer l'album en réquisitoire. C'est la force de cet album. Une cuisine en plein coup de feu devient presque une scène de théâtre. Tout le monde court, crie, transpire, s'agite. Les casseroles volent presque aussi vite que les insultes. Cestac transforme cette agitation en joyeux bazar graphique.

Le parcours d'Oscar constitue le fil rouge de l'album. De jeune passionné à chef reconnu, il connaît tout ce que le métier peut offrir : la progression, la reconnaissance, le succès… mais aussi le prix à payer. Car plus Oscar monte dans la hiérarchie, plus son travail dévore le reste. La réussite professionnelle devient progressivement une obsession. Les étoiles, la réputation, l'excellence : tout cela a un coût. Et ce coût se paie notamment sur la vie personnelle.

Le récit s'appuie sur l'expérience de Serge-Antoine Quéron, ancien professionnel de la restauration, qui a gravi les différents échelons de la profession. Cette expérience apporte une vraie crédibilité aux scènes de cuisine et aux anecdotes professionnelles. Oui, chef ! ne donne pas l'impression d'avoir été écrit par quelqu'un qui aurait découvert une cuisine professionnelle en regardant trois épisodes de Top Chef. Les gestes, le vocabulaire, la hiérarchie et les petites humiliations du quotidien participent à une représentation concrète du métier. Le livre reste cependant une fiction autour d'Oscar et non une autobiographie de Quéron. Ce choix permet à Florence Cestac de construire son propre personnage et surtout de privilégier la comédie.

Si l'album aborde des sujets sérieux — conditions de travail, pression hiérarchique, épuisement, racisme, place des femmes — il ne pousse pas toujours ses réflexions aussi loin qu'on pourrait l'espérer. Les mécanismes sont montrés avec efficacité, mais auraient mérité d'être davantage développés. De la même manière, le parcours d'Oscar reste relativement balisé et son dénouement paraît parfois un peu trop confortable au regard de la violence du monde professionnel décrit auparavant. Mais ce serait aussi oublier l'ambition première de l'album, celle de raconter une histoire accessible, drôle et humaine. 

Avec son dessin immédiatement identifiable, son humour vachard et son regard documenté sur les coulisses de la gastronomie, Oui, chef ! est une sympathique plongée dans un univers aussi fascinant que épuisant. L'album aurait parfois gagné à aller plus loin dans sa critique sociale, mais il possède suffisamment de personnalité et de mordant pour éviter de servir une simple soupe aux bons sentiments.

Dans le même esprit