Le Lombard : Chroniques diplomatiques T3, The Puzzle Game
Chroniques diplomatiques – Tome 3 : Chine 1955 – note : 8/10
En 64 pages tendues comme un câble diplomatique, Tristan Roulot et Christophe Simon déplacent leur tandem Jean d’Arven/Jacques au cœur de Pékin, alors que gronde la seconde crise du détroit de Taïwan (et oui, déjà !). Le point de départ est limpide et diablement romanesque : exfiltrer des documents «secret défense» demeurés dans la résidence de l’ex-ambassadeur français, tout en négociant le sort des dernières possessions tricolores en Chine populaire. Mais l’opération commando n’est qu’un miroir : la vraie matière du récit, c’est la zone grise où se décide l’alignement (ou non) de la France sur Washington, face à une Chine maoïste qui impose son tempo. Roulot orchestre cette ambivalence avec précision : salons feutrés, couloirs surveillés, apartés venimeux et signaux mal lus composent une valse d’influences où chaque réplique est un levier.
Jean d’Arven, brillant et idéaliste, gagne en épaisseur: obligé de composer avec des partenaires méfiants, il découvre combien la morale vacille quand l’Histoire accélère. Jacques, silhouette taciturne au sang-froid d’acier, incarne la contrebasse du duo : discret, efficace, il donne au récit sa pulsation physique lors des séquences d’infiltration et d’évasion. Les seconds rôles — cadres chinois, diplomates américains, survivances coloniales françaises — ne sont jamais réduits à des archétypes; chacun porte une logique, un intérêt, une peur. Résultat: un thriller sans «méchants» caricaturaux, mais avec des logiques d’État qui s’entrechoquent.
Au dessin, Christophe Simon met à profit un réalisme classique très lisible : Pékin 1955 respire la poussière, la brume des matins froids et la rigueur des bâtiments officiels. Les décors sont précis sans maniérisme, les visages expressifs sans surcharge. La mise en scène alterne plans rapprochés tendus (où une main sur un dossier suffit à faire monter la pression) et larges cases d’extérieur qui réancrent l’intrigue dans la géopolitique. La colorisation, légèrement désaturée, épouse ce climat de guerre froide : ocres, gris bleutés, rouges ponctuels qui rappellent, en creux, le drapeau et la fièvre révolutionnaire.
Narrativement, l’album maîtrise son tempo : une première moitié d’installation — renseignements, portes dérobées, lectures de lignes rouges —, puis une montée qui imbrique opération de terrain et bras de fer protocolaire. Les pages d’action restent sobres, au service du sens : ici, courir c’est négocier autrement. La chute, sans effet de manche, laisse résonner la question centrale : pour une puissance moyenne, quelle souveraineté reste-t-il quand les blocs serrent l’étau?
Chroniques diplomatiques T3 réussit ce que la série promet depuis ses débuts: transformer la diplomatie en aventure, sans trahir ni l’histoire ni l’intelligence du lecteur. Un tome accessible pour entrer dans la série, et précieux pour ceux qui aiment quand le frisson vient d’une signature autant que d’un silencieux. À ranger près d’ouvrages qui préfèrent la tension morale aux explosions — et à recommander à quiconque veut comprendre, par la fiction, comment se fabrique le réel.
The Puzzle Game – note : 8/10
Il y a des bandes dessinées que l'on referme avec le sourire. Et puis il y a celles que l'on referme... en restant quelques minutes à fixer la couverture, le temps de remettre toutes les pièces du puzzle en place. The Puzzle Game appartient clairement à cette seconde catégorie.
Dès les premières pages, Herik Hanna installe une ambiance lourde de mystère. Fred Stone, romancier à succès brisé par le meurtre de son épouse, revient malgré lui dans sa ville natale pour un festival littéraire. Ce qui devait être un simple déplacement tourne rapidement au cauchemar : un tueur masqué le traque, des fantômes du passé ressurgissent, des personnages aux motivations troubles gravitent autour de lui et un mystérieux manuscrit oublié, The Puzzle Game, semble détenir les clés de toute cette affaire. Un véritable hommage aux thrillers d'Alfred Hitchcock, où chaque révélation entraîne une nouvelle question.
Le scénario est redoutablement efficace. Herik Hanna joue avec son lecteur du début à la fin, multipliant les fausses pistes sans jamais perdre le fil de son récit. Chaque chapitre apporte son lot de surprises, et l'on se surprend à élaborer mille théories… avant qu'elles ne soient balayées quelques pages plus loin. Impossible de décrocher : les 144 pages se dévorent d'une traite tant le suspense est parfaitement maîtrisé.
Visuellement, Denys livre une prestation remarquable. Son dessin réaliste, précis et expressif sert idéalement cette intrigue sous tension. Les regards en disent souvent plus que les dialogues, les décors participent pleinement à l'atmosphère oppressante, tandis que la mise en scène, très cinématographique, donne un rythme haletant à l'ensemble. On sent l'influence du grand écran dans le découpage des séquences et dans la manière dont le suspense est entretenu jusqu'aux dernières planches.
Ce qui séduit surtout, c'est la capacité des auteurs à construire un thriller intelligent. Ici, les rebondissements ne sont jamais gratuits : ils nourrissent une intrigue où les apparences sont constamment trompeuses. Les amateurs de romans policiers psychologiques comme les passionnés de thrillers à énigmes trouveront largement de quoi satisfaire leur curiosité.
Avec The Puzzle Game, Le Lombard enrichit son catalogue d'un one-shot particulièrement ambitieux. Accessible aux lecteurs dès 12 ans mais résolument pensé pour un public adolescent et adulte, l'album réussit à conjuguer tension, émotion et manipulation avec une redoutable efficacité.
Au final, The Puzzle Game est une excellente surprise. Un thriller captivant, porté par une narration diaboliquement bien construite et un dessin qui sublime chaque moment de tension. Une lecture addictive qui rappelle pourquoi on aime tant les histoires où rien n'est jamais vraiment ce qu'il paraît.





