Les auteurs
Aux commandes de la série, on retrouve Denis Lapière, un scénariste largement confirmé, qui a déjà travaillé avec un bon nombre de talentueux dessinateurs comme Stassen (Le bar du vieux Français), Magda (Charly, récemment adapté au cinéma), Chauzy (Clara) ou Gillon (La dernière des salles obscures). Lapière est aussi l'auteur, en collaboration avec Ruben Pellejero, des remarqués one-shot Un peu de fumée bleue et le Tour de Valse. Gilles Mezzomo a un curriculaem vitae autrement moins étoffé. En dehors de Luka, il dessine sur deux autres séries : Le Soleil Vert, une aventure terminée et Ethan Ringler, projet plus récent et toujours en cours...
My name is Borschogovochnyy, Luka Borschogovochnyy
Luka est une série policière débutée en 1996 par Lapière et Mezzomo. La série fonctionne par diptyques. Les albums s'enchaînent par deux (premier diptyque bleu, deuxième vert, troisième rouge...), un peu à la manière d'Imago Mundi. La série met en scène Luka Borschogovochnyy, jeune ukrainien immigré en France, thésard en criminologie, fréquemment embarqué dans de sombres enquêtes, lui qui n'est pas policier. Cheveux très blonds, regard pénétrant appuyé par d'épais sourcils, Luka est un personnage conçu, comme tous les autres personnages du genre policier traditionnel, pour être charismatique. C'est un homme d'action, il est sportif, champion de France junior d'athlétisme et se déplace à vélo. La plupart des gens qu'il rencontre se ridiculisent à essayer de prononcer son nom ; Borschogovochnyy. Voilà les quelques traits qui suffisent à définir le personnage. Rien de très profond, vous remarquerez, mais assez d'éléments pour modeler un personnage typé, qui puisse accrocher le lecteur. On est proche des XIII, Largo Winch, Tony Corso, Alpha, Wayne Shelton et autres Gil Saint André, même s'il faut bien avouer que Luka (prononcez « louka ») est un peu moins caricatural et agaçant que les autres bad boys sus cités... Tout au moins au début. Luka incarne la liberté. Il est en dehors du système judiciaire et des forces de l'ordre. Aucune responsabilité ne lui est assignée officiellement en matière de crimes. En situant Luka en dehors de la machine judiciaire et criminelle (ni flic, ni détective, ni quoique ce soit), les auteurs ont placé leur personnage dans des draps blancs, au dessus de toute corruption. Luka est un icône romantique. Issu de l'est, orphelin de père, il est marqué par le désir de vengeance et de justice. Autre symbole libertaire et virim ; dans les courses poursuites, Luka se déplace souvent pied nus, tel un indien, avec une grande agilité. Dernier point, qu'on oublie presque de souligner tant il est évident, Luka plait aux femmes... A toutes les femmes... Cela va de soi.
Tomes 1 et 2 - C'est toujours une histoire de femme et La peur est la couleur de la mort (1996 et 1997)
L'histoire - Dans la petite ville montagnarde de Sainte Noire, une série de meurtres avec mutilation défraye la chronique. La police semble plutôt inefficace. Luka ne peut s'empêcher de mener l'enquête et découvre des indices le mettant sur la piste de quelques notables de la région...

Critique - Premier constat, Luka s'annonce comme une série à la forme très classique, au fond peut être moins. Le dessin de Mezzomo est très léger, avec des hésitations et approximations anatomiques. On pense aux travaux de Philippe Francq, en moins abouti. Le scénario aussi manque de fluidité, de nombreux éléments disséminés dans le diptyque ne trouvent pas de réelle explication ni de cohérence. On appréciera toutefois l'alternance des discours. Lapière ne tombe pas dans l'écueil habituel de l'omniprésence du héros. Même si celui-ci est au centre du diptyque, il ne contrôle pas tous les événements. Une bonne partie du récit est rapportée au lecteur au travers des yeux d'un mystérieux observateur perché (un peu à la Fenêtre sur Cour d'Hitchcock) ; une jolie trouvaille. On appréciera aussi les personnages secondaires (la grosse bonne femme vicieuse regardant par le trou de la serrure le héros se doucher, les motards) et les flash-back récurrents dans la vie de Luka...
Tomes 3 et 4 - Et j'ai la haine et Vies gâchées, vies perdues (1998 et 1999)
L'histoire - Dans un hôpital marseillais, Luka tient compagnie à sa mère, qui est hospitalisée. Pascale Fiboran, infirmière en chef est ramenée par les pompiers à son hôpital : elle est entre la vie et la mort. Toujours à l'hôpital, une série de meurtres au couteau est commis...

Critique - Etrangement, le dessin de Mezzomo semble régresser. Plus de simplification dans les décors et dans les expressions faciales, plus d'approximations anatomiques... On retrouve ici la figure angoissante du clown assassin et psychopathe, déjà croisée dans le précédant diptyque. Pour ces deux albums, l'observateur « à part », omniscient, n'est plus un individu perché en haut de sa montagne, mais une espèce de fantôme. Pascale Fiboran, pendant son coma, voit son âme traverser les murs et parcourir salles et couloirs de l'hôpital. C'est cette fois ci par cet angle plus ésotérique que le lecteur se met au courant de tout. On a encore droit à des scènes de course poursuite et d'action bien menées et à un retour de Luka vers son passé sanglant. Et cette fois encore, certains personnages, scènes et événements semblent tout à fait en dehors d'une intrigue policière pure et dure. Une volonté de casser d'avec un certain classicisme scénaristique et de brouiller les pistes, peut être.
Tome 5 et 6 - Une balle dans la tête et Les actrices ne font pas le printemps
L'histoire - Luka débarque dans le monde du cinéma. Son rapport sociologique sur une banlieue chaude de Marseille a excité la curiosité de personnages du cinéma français qui ont souhaité s'inspirer des travaux du jeune homme pour faire un film choc. Luka est donc embauché comme co-scénariste. Mais forcément, les embrouilles ne tardent pas à arriver...

Critique - Comme toujours, la structure du diptyque est plutôt plaisante. L'introduction est amenée d'une manière désarticulée temporellement. Luka observe des cadavres, après une fusillade et se rappelle de comment il a connu ces défuntes personnes. De quoi capter l'attention du lecteur dès les premières pages. Des approximations scénaristiques et techniques continuent tout de même à nous faire tiquer... Commençons par le plus agaçant. Est abordé dans le diptyque, le problème des banlieues. Jimmy est un jeune beur censé incarner, représenter, le « gars des cités » sur l'ensemble du diptyque. On peut dire que l'individu synthétise assez mal la profondeur de son environnement social. Lapière a été sur le coup encore plus réducteur que d'habitude. Jimmy se résume à sa relation conflictuelle et simpliste avec les policiers. Le coté loup solitaire et indestructible de Luka s'affirme ici encore un peu plus que sur les précédents opus. Presque plus rien ne distingue Luka d'un habituel Largo Winch. Le jeune homme fait la nique à l'ensemble de la police française et à la mafia russe. Rien que ça ! Passer du vieux port au festival de Cannes par l'intermédiaire d'un rapport de thèse est à peine moins crédible. Sur la liste des invraisemblances, on rajoutera aussi la localisation changeante de la blessure de Luka (d'abord les trapèzes, ensuite le cou). En observant Luka dans ses pérégrinations, on constatera d'ailleurs qu'on vit très bien avec un muscle perforé. Autre prouesse du genre réaliste, la mise en scène du Festival de Cannes, dans lequel on entre comme dans un moulin. Les auteurs, de plus en plus amateurs de bouts de seins et de fesses qui dépassent, n'ont pas résisté à l'envie de faire enfiler à l'héroïne Ingrid une robe ras des fesses.
Tome 7 et 8 - Lame de Fond et La Stratégie du crabe
L'histoire - Dans un coin lugubre de Marseille, un jeune homme et un enfant sont assassiné. De l'autre coté de la ville, près du vieux port, un capitaine trempe dans une affaire de trafic de cigarettes... Forcément, les deux affaires sont liées...

Rien de neuf sur ce diptyque. Toujours, un compromis entre l'enquête et l'action, les courses poursuites. Comme on peut le voir sur la couverture du septième tome, les auteurs mettent en danger l'héroïne Ingrid, mais le suspense ne prend plus, tant on sait qu'un réel rebondissement tragique est impossible pour cette série qui s'est enfoncée dans les clichés. Nos héros sont invincibles et il a fort à parier qu'on les retrouvera sur une plage sirotant un petit cocktail en se lançant quelques petites vannes à forte connotation sexuelle. Le happy end « classieux » par excellence qu'on nous a déjà servi lors d'albums précédents. Encore une fois, on retrouve de grosses approximations anatomiques et le simplisme du dessin ne relève en rien la linéarité du scénario. On relèvera la forte et grandissante tendance des auteurs à mettre en scène un gente féminine fantasmée et naïve en arrière plan. Des infirmières-mannequins en mini blouse blanche avec mini jupes rouges par-dessous... Les auteurs sont ils un jour entré dans un hôpital pour nous donner à lire des clichés pareils ? Ou est-ce leurs hormones mâles qui ont repris le dessus ? Quoiqu'il en soit, Luka s'enfonce de plus en plus profondément dans son genre, avec des méchants aux gueules de méchants, quelques punch lines, une trame sociale et culturelle inexistante et un héros qui exerce un fort magnétisme sur une gente féminine dont on a déjà parlé de la représentativité réaliste plus haut... Si vous savez lire sans prêter attention à ce genre de trames, ce dernier triptyque ne vous dérangera pas. Comme d'habitude, la lecture est fluide et les événements s'enchaînent en rythme sans jamais perdre le lecteur...
Impressions globales
Quand on lit les deux premiers tomes de la série Luka, on est plutôt frappé par le semblant de volonté qui anime les auteurs, qui créent là un héros se voulant en dehors des habitudes prises dans le genre en BD. Rien de proprement révolutionnaire, mais de la fraîcheur, tout de même. Luka est étranger, il a un passé douloureux dans l'est. On aurait pu tirer beaucoup de ces éléments, socialement et historiquement. Mais le passé du personnage est bradé en quelques albums et la série s'engouffre ensuite dans la banalité et l'irréalisme qui caractérise les séries policières à succès en France telles XIII ou Largo Winch. Luka devient un action man indestructible et infaillible comme les autres. Il attire à lui, forcément, toute une gente féminine qu'on croirait sorti d'un mauvais film érotique. On passe du moyen-bon au moyen-mauvais rapidement. Les seules références à la culture du quotidien sont les quelques clins d'oeil à des figures médiatiques comme Philippe Bouvard, Luc Besson, South Park ou l'Olympique de Marseille... Gilles Mezzomo surprend dans le mauvais sens ici. Ceux qui le connaissent pour Ethan Singler pourront être déçus. Son dessin sur Luka est on ne peut plus réducteur en plus d'être très aléatoire (erreurs nombreuses, approximations anatomiques).
Luka est une série facile à lire, qui se parcourt rapidement, malgré toutes les imperfections et incohérences que l'on rencontre. Néanmoins, si vous cherchez une série du genre policier ou thriller plus encrée dans les réalités ou mettant en scène un personnage central autrement plus épais, voire vicieux, nous vous conseillons des séries comme Macadam, Le Tueur, Juan Solo ou Torpedo.
Liste des albums (mise à jour au 28 septembre 2007)
Tome 1 - C'est toujours une histoire de femme (1996)
Tome 2 - La peur est la couleur de la mort (1997)
Tome 3 - Et j'ai la haine (1998)
Tome 4 - Vies gâchées, vies perdues (1999)
Tome 5 - Une balle dans la tête (2000)
Tome 6 - Les actrices ne font pas le printemps (2001)
Tome 7 - Lame de fond (2002)
Tome 8 - La stratégie du crabe (2003)
Tome 9 - Une guerre de basse intensité (2004)
Tome 10 - Secret défense (2006)
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