9/10Lucien -

/ Critique - écrit par iscarioth, le 10/07/2007
Notre verdict : 9/10 - Rock and walk (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 8 minute(s) - laisser un commentaire

Lucien, le rocker à la banane et au gros nez.

En juin 2007, Lucien ressuscite. Sept ans qu'on ne l'avait plus vu, et voilà que Cargo, toute nouvelle revue BD en kiosque, nous présente en exclusivité son retour. En feuilletant le magazine, les fans ont pu découvrir avec effroi le tout nouveau Lucien : un Lulu quinquagénaire, complètement largué face à son gamin accro aux jeux vidéos et sa fille en pleine crise gothique. Lucien, la banane blanchie, la mine bouffie et les charentaises à la place des santiags... Rock is dead ! Tout un symbole, pour celui qui a incarné, pendant deux décennies environ, la jeunesse rock'n'roll en BD.

Banane hurlante

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Un album composé à une époque
où le personnage de Lucien
n'était pas encore central

Retour sur le phénomène. 1975 : Frank Margerin rentre dans la très prestigieuse rédaction de Métal Hurlant, pilotée par Jean-Pierre Dionnet. Caza, Moebius, Druillet... Un souffle nouveau s'empare de la bande dessinée franco-belge. Margerin compose alors des parodies fantastiques, qui collent à la ligne éditoriale du fameux magazine. Fin 1978, Margerin crée son personnage fétiche, Lucien, le rocker à la banane et au gros nez. Les premières histoires sont compilées dans un album, Votez Rocky, qui sort en 1981. Lucien n'est pas encore tout à fait au centre ; les histoires contées sont surtout celles d'un groupe de copains rockeurs dont il fait partie. Bananes métalliques, second album sorti en 1982, cartonne et dépasse les 100 000 exemplaires vendus. Le phénomène Lucien est sur les rails.

Twist and shout

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...ou Lucien et le génie de la lampe.
L'incursion du fantastique dans l'humour
Oui, Lucien, c'est l'esprit rock. Non, ce n'est pas un grunge, pas un harder, non plus. La première histoire de Lucien est publiée qu'Highway to Hell d'AC/DC n'existe pas encore. Un hippie ? Certainement pas. Lucien, c'est ce que l'on appelle un « blouson noir ». Jeans, santiags, perfecto de cuir et banane bien luisante. Frank Margerin est un enfant du baby boom (1952) et le rock dont il nous parle, c'est presque celui des yéyés. Dans Ricky Banlieue et ses riverains, les rois du rock, l'une des premières histoires du groupe, composée entre 1978 et 1979, les références musicales de l'époque fusent sur les murs et dans les bouches : Johnny Hallyday, Richard Anthony, Sylvie Vartan et (surtout) Eddy Mitchell et les Chaussettes noires (Eddy sois bon !). Eh oui, du rock(‘n roll) d'il y a un demi siècle. Tout ce qu'il y a de plus authentique !

Ricky banlieue et ses riverains

N'exagérons rien, Lucien suit un lucien_3_250
Lucien réalise les fantasmes de
ses lecteurs
minimum la courbe du temps qui passe. Le personnage est né et s'est développé à peu près dans les mêmes temps que les vagues punk et skin. Dans Bananes métalliques, Frank Margerin en fait d'ailleurs un clin d'œil, avec Backstage, racontant le trac de musiciens du groupe "Destroyers" avant de monter sur scène. Sur les murs, on lit cette fois ci Trust, Lou Reed et Oberkampf. Au début, Lucien, c'est la bande de Rickie, Gillou et Riton : la vie de banlieue, les concerts improvisés, les quatre-cent coups, la débrouille. Lucien est alors la figure du gentil loubard, du « blouson noir » comme le disent nos aînés. Puis, le personnage se lisse un peu et, tout en restant dans l'esprit rock, devient le gaffeur à la banane que l'on connaît. Rénover un appart, rentrer en concert sans payer, customiser sa voiture, ouvrir une station de radio pirate sont autant de petits défis que se lance Lucien, aventurier de la vie quotidienne. De petits défis qui sont autant de prétexte à de multiples situations comiques qui nous font rire surtout pour leur coté familier. « Ca sent le vécu », pense-t-on en lisant un album de Lucien. Preuve que l'humour de Margerin était véritablement un humour pionnier, se basant sur l'expérience quotidienne, avant même l'éclosion réelle du genre.

Mais où est Lucien ?

Certaines histoires de Lucien sont fort simples et peuvent se résumer en deux phrases. Les personnages vivent souvent des situations banales, qui ne sont relevées que par une chute comique. Cette chute est de celles qui n'existent que pour donner un point final à une histoire qu'on pourrait décliner à l'infini, sans jamais en voir le bout. Danslucien_4_250
Une station de radio pirate, un bar...
ces histoires bien maigrichonnes et peu originales en apparence, le lecteur s'ennuie s'il ne se focalise (et c'est difficilement possible) que sur Lucien et ses copains. Dans une histoire de Margerin, bien souvent, nos rires sont avant tout provoqués par ce qui se passe autour, derrière, devant, au dessus et au dessous des personnages. Bien avant la déferlante des « Où est Charlie ?», Margerin avait saisi tout le potentiel du comique de détails. Ses planches fourmillent de personnages et situations abracadabrantesques. Les lieux investis sont ceux de la vie courante, où l'on peut trouver une foultitude de personnes : le métro, la piscine, un café, un train bondé, une boite de nuit... Le background est primordial, souvent, de simples détails accumulés : une tronche de beauf au premier plan, quelques saynètes complètement décalées ou loufoques dans le paysage, donnent à la vignette tout son comique. Parfois, Lucien et sa bande, qui restent tout du long le fil conducteur de la BD, se font discret, dans un coin de case, pour laisser, le temps d'un strip, l'espace à une toute petite histoire parallèle de se développer. Lucien, c'est typiquement le genre d'album que les fans se plaisent à commenter ensemble, en s'interpellant sur tel ou tel détail que l'autre n'a peut être pas remarqué, ou sur des références cachées. Références à la BD, notamment, avec Tintin et Astérix en guest star dans plusieurs albums, on vous laisse trouver lesquels...

Lulu s'maque, la claque

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Costume, coupe "de douille",
petite amie... Lucien se range ?
Jusqu'en 1987, pas de surprise. Lucien s'est enraciné dans notre culture BD. Il est un héros démodé mais indémodable. Il est le jeune rocker/gaffeur à la banane, aujourd'hui et pour toujours, un peu comme le Lucky Luke de Morris et son ouest sauvage impérissable. Et, pourtant... S'il y a bien une qualité rare chez un auteur BD, mais très présente chez Margerin, c'est le renouvellement. Après une décennie d'histoires de Lucien sous la forme courte, centrées autour de gags, Margerin se lance dans son premier one-shot, en 1987, avec Lulu s'maque. Pour la première fois, Lucien dans une histoire complète. L'humour est le même, mais le ton change. Lucien rentre de l'armée, retrouve ses copains et les situations de la vie de tous les jours : dîner chez les parents, travaux manuels, repas entre amis... Toujours ces tranches de vie propices aux gags "quotidiens". Mais Lucien n'est plus le gentil loubard des débuts. Il revient de l'armée, a les cheveux courts et enfile un costume pour aller à un entretien d'embauche. Le jeune homme s'est rangé et est même tombé amoureux ! L'album est très certainement le meilleur de la série des Lucien, avec un personnage en pleine maturité, tout à l'image de son auteur, qui a alors trente-cinq ans. En 1987, les albums de Monsieur Jean ne sont pas encore parus et l'on peut dire que Lulu s'maque est une œuvre d'avant-garde, avant l'explosion, dans les années 1990-2000, du genre "quotidien". Sur le ton atypique des œuvres de Frank Margerin, l'album nous raconte une véritable tranche de vie, une histoire à teneur universelle : le jeune homme, rentré de l'armée, qui quitte ses parents pour vivre sa vie de jeune adulte et sa première expérience du couple. Un récit pertinent, dynamique et optimiste, qui ne donne jamais dans la mièvrerie.

Voir l'Amérique et mourir

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L'Amérique : point d'orgue de
l'aventure rock
Deux ans plus tard, en 1989, retour aux sources. Lucien retrouve sa banane et son perfecto dans Lucien se met au vert. Si l'album a été réalisé deux ans après Lulu s'amque, il semble, dans la chronologie de vie du personnage, être antérieur. D'ailleurs, sur les quatrièmes de couvertures des albums, Lucien se met au vert se place toujours avant Lulu s'maque. Et pour cause, la continuité narrative se fait davantage avec l'album suivant : Ricky chez les Ricains, où Lucien part à Los Angeles rejoindre son cousin Nanard et son ancienne petite amie Suzie ! Entre Lucien se met au vert et Ricky chez les ricains, il y a neuf ans (1989-1998), pendant lequel Margerin s'occupe notamment de son autre personnage Manu (albums de BD et dessin animé). Ricky chez les ricains renoue avec l'esprit de Lulu s'maque. Un one-shot, une histoire complète et construite, où notre bande de rockeurs franchouillards font l'expérience de l'Amérique. En concert devant trois pelés et un tondus ou face à une foule de gays très amicaux, Ricky, Lucien, Gillou et Riton, nos jeunes rockeurs de Malakoff, approchent au plus près l'American Dream avant de revenir sur leurs bonnes vieilles terres. Le chant du cygne d'une jeunesse. Deux ans plus tard, en 2000, Margerin raconte la virée en moto de sa petite bande dans Week-end motard. On retrouve l'amusement des débuts : une histoire fourre-tout, à sketchs, avec unelucien_8_250
Dernier retour aux premières virées
multitude de petites saynètes comiques. L'histoire s'étale sur les trois quarts de l'album. Comme Lucien se met au vert, Week-end motard est une histoire de jeunesse, une histoire un peu en dehors de toute chronologie, qui nous présente une bande de copains toujours jeunes adultes.


La jeunesse de Lucien ne donne plus signe de vie depuis la fin du 20ème siècle. Un album anniversaire a été édité pour les 25 ans du personnage. En dehors de cette publication, rien de neuf... Jusqu'à l'annonce, délivrée dans diverses interviews et officialisée dans Cargo, du retour de Lucien formule quinqua. Une nouvelle étape de vie pour un personnage d'avant-garde, qui a incarné non seulement la jeunesse d'une époque, mais aussi son évolution dans le temps et dans la vie.


Liste des albums (mise à jour au 3 septembre 2008) :

Tome 1 - Votez Rocky (1982)
Tome 2 - Bananes métalliques (1983)
Tome 3 - Radio Lucien (1984)
Tome 4 - Chez Lucien (1986)
Tome 5 - Lulu s'maque (1987)
Tome 6 - Lucien se met au vert (1989)
Tome 7 - Ricky chez les Ricains (1998)
Tome 8 - Week-end motard (2000)
Tome 9 - Toujours la banane (2008)

Hors-série : 

Ricky VII (1985)
Lucien, le retour (1993)
Lucien - 25 piges (2005 - hommage collectif)

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