9/10Kador

/ Critique - écrit par Maixent, le 21/06/2011
Notre verdict : 9/10 - Cantcouramant (Ecrivez votre critique)

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Kador reste un monument de la bande dessinée, un personnage incontournable. Et même si le propos faiblit parfois, Binet nous offre ici des planches d'une qualité remarquable.

Tout le monde connaît les Bidochon, ce couple de Français plus que moyens incarnés par Robert et Raymonde, qui ont pris vie sous la plume de Binet dès la fin des années 70 au point que « bidochon » est devenu un nom commun signifiant « beauf », mot lui aussi dérivé de la bande dessinée car inventé par Cabu.

Le chien et son maître
Ce que l’on connaît un peu moins (mais juste un peu), c’est le chien des Bidochon, Kador, même si celui-ci  a été créé en amont. Au départ, c’est lui le héros des bandes dessinées, un chien intelligent et sensible livré à la bêtise de ses maîtres plutôt limités intellectuellement. On retrouve ici l’intégrale des aventures de Kador, personnage qui apparaît par ailleurs en filigrane dans d’autres aventures de Binet.

Kador est donc un chien, ce qui ne l’empêche pas d’être doué de parole, ce dont il use et abuse, de lire Kant couramment, d’être féru de musique classique et de peinture ou d’utiliser les toilettes pour faire ses besoins. Véritable intellectuel à la recherche d’Absolu, il est cependant contraint par sa nature canine d’être dépendant de ses maîtres.

Dans le premier tome, le dessin est très fin avec l’emploi régulier de hachures, les formes des personnages n’étant pas encore figées comme elles le sont
Kador, héros de la chasse
aujourd’hui et surtout, le propos est plus sale. Ce ne sont pas les Robert et Raymonde que l’on connaît aujourd’hui mais des êtres profondément dégueulasses, qui salissent tout ce qu’ils touchent, ainsi l’idylle de Kador avec la belle Léna est traînée dans la boue par ses maîtres, rustres ne comprenant absolument pas l’émoi amoureux. On y voit aussi une Raymonde excitée par des estampes japonaises alors que par la suite, elle aura la libido d’un bulot. Dans ce premier tome, et cela sera repris par la suite mais de façon moins visible, l’auteur est un personnage à part entière, interagissant avec ses personnages qui sont des vedettes d’un film dont il serait le réalisateur. D’où cette histoire dans laquelle les Bidochon sont contraints de se recoucher une case après s’être levés pour marquer l’ellipse temporelle. Ces procédés techniques sur lesquels insiste l’auteur est l’une de ses marques de fabrique. On se souvient du premier tome des Bidochon dans lequel Binet nomme les objets au lieu de les dessiner. Binet est un auteur qui sait parfaitement se servir de son outil de travail et en utilise toutes les possibilités (invectives au lecteur, dessins qui débordent des cases, phylactères disproportionnés…).

Le tome 2 reste lui aussi très cruel et d’une virulence marquée. Ce ne sera que dans les deux derniers tomes que le ton devient plus doux (tout est relatif), l’auteur suivant par exemple le fil directeur de la pâtée de Kador, toujours aussi
Le langage fleuri des Bidochon
immonde, mais encore plus chaque jour, ce qui permet des gags efficaces et assez simples. Ce sont surtout les caractères des Bidochon qui changent. Si au départ Robert est un salopard de première, il devient par la suite un peu plus attachant tout en restant tout de même raciste, mal élevé, analphabète, ordurier, et violent. C’est l’un des intérêts d’une intégrale que de voir l’évolution d’un auteur et la relation qu’il entretient avec les personnages qui change avec le temps.
Autre point fort de Binet, le texte. Il n’a pas son pareil pour utiliser un langage qui fleure bon la France profonde (pas la campagne, mais bien la banlieue de la petite ville de campagne déjà triste à mourir) et dans lequel se mêlent allégrement la grossièreté la plus crasse et un langage fleuri. Oscillant sans cesse entre ces deux styles, le décalage renforce l’humour du dessin et c’est un plaisir que de voir Kador, ce « sale chien de merde à la con » discourir sur la « composition bien équilibrée construite sur un axe diagonal » d’une œuvre.

Au final, ce pauvre Kador, sans doute l’un des plus grand lettrés de notre siècle, se retrouve muselé dans une attitude craintive et soumise face à la force de la bêtise. Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir d’un abruti, mais Kador résiste pour nous et tout en nous faisant rire nous montre qu’il existe toujours du bon dans l’homme (enfin, dans le chien).

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