6/10Les Aventures de Blake et Mortimer - Tome 18 - Le sanctuaire du Gondwana

/ Critique - écrit par riffhifi, le 12/04/2008
Notre verdict : 6/10 - Sans que tu erres là où Gondwana l’est (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 5 réactions

Une aventure insipide et guindée qui ne révèle sa véritable nature que dans ses dernières pages, beaucoup trop tard. Le dessin se défend plutôt bien, mais à quoi bon ?

Il y a des bandes dessinées qui sont assurées de faire un carton sur leur simple titre. Si Hergé n'avait pas interdit que Tintin lui survive, nul doute que chaque nouvel album se vendrait par brouettes entières même si le héros y passait 60 pages à se curer le nez avec un cintre. Blake et Mortimer, survivant à leur créateur depuis cinq albums, ont eu plus de chance entre les mains de Jean Van Hamme et Ted Benoit qu'entre celle de Yves Sente et André Juillard. Pas de bol, l'album prévu ces dernières années par Van Hamme et le dessinateur René Sterne ne verra jamais le jour, ce dernier étant mort le 15 novembre 2006 ; c'est donc le tandem Sente/Juillard qui reprend la route des librairies avec ce Sanctuaire du Gondwana (d'abord appelé Sanctuaire de Ngorongoro) respectueusement dédié au défunt René Sterne.

A l'exercice consistant à respecter le mythe tout en innovant, Sente et Juillard ont fait leur choix, roublard au possible : ils ont construit leur propre sous-mythologie, méprisant totalement le travail parallèle de Van Hamme et n'évoquant les albums de Jacobs que par souci de brosser les fans dans le sens du poil. En clair ? Le sanctuaire du Gondwana est une suite directe des Sarcophages du 6e continent, et Même en bd, certains acteurs en font trop
Même en bande dessinée,
certains acteurs en font trop.
on y retrouve un des personnages majeurs de La machination Voronov, à savoir les deux histoires précédentes des auteurs. On flaire l'envie pure et simple de booster les ventes de leurs tomes précédents, un procédé d'autant plus douteux que celles de ce nouvel opus devraient largement leur permettre d'acheter des chocolats à Noël prochain. La présence de Nastasia ici ne laisse d'ailleurs pas d'intriguer, et on imagine le dialogue entre Sente et Juillard : « Et si on recasait la nana de la Machination Voronov ? - Ben pourquoi faire ? - Sois pas con, elle est blonde, on peut la mettre sur la couv' et... j'en sais rien, la faire attaquer par un lion ! - Ah oui tiens, ça bastonne comme concept. » De fait, la couverture exhibe un duo Mortimer / Nastasia qui évoque le plus archétypal film d'action des années 50, pendant que le guide noir tourne le dos (pas important, c'est un Noir) et que Sarah Summerton est réduite à une simple tache dans un coin de l'image (pas important, c'est une vieille). Opportuniste et racoleuse, la couverture est néanmoins la plus réussie du tandem Sente-Juillard : action, exotisme et fantastique y sont promis, en même temps qu'un voyage terrestre (la jeep) et aérien (la montgolfière) dans un coin peuplé de zanimaux (les éléphants).

Philip Mortimer, découvrant un étrange bout de roche, décide de monter une expédition en Afrique sur les lieux de l'ancienne jonction des continents. Il est suivi de près d'un mystérieux individu barbu (ahah, habitué de la série, devineras-tu qui se cache sous ce déguisement ?), et laisse Francis Blake derrière lui à Londres. D'ailleurs, les lecteurs qui préfèrent le blond Blake au Mortimer mordeur de pipes en seront pour leurs frais : le capitaine n'apparaît que dans 8 pages sur 54 (38 cases en tout !). Le pauvre Blake a presque toujours été éclipsé par son ami roux, mais rarement à ce point.

En termes techniques, Sente et Juillard ont fait de larges progrès depuis l'indigeste Machination Voronov : les blocs de textes sont jacobsiens mais restent raisonnables, tandis que le dessin et la colorisation imitent avec soin le style "classique" de Blake et Mortimer, celui qu'on trouve grosso modo de La marque jaune à S.O.S. Météores, et qui sert de référence à Benoît comme à Juillard. Le travail est fait avec soin mais pas avec perfectionnisme : en témoignent cette phrase mal relue de la planche 9 : « Au fait, vous ne sauriez-vous pas où j'ai rangé mon dossier sur mes mémoires ? », l'allemand mal maîtrisé de la planche 23 (outre le fait que les majuscules obligatoires sont oubliées, on peut traduire la phrase par « Bonjour Monsieur Heidegang, je suis ton ami », cherchez l'erreur), ainsi que quelques passages trop froids et ternes (la scène de l'hôpital) et quelques imperfections de dessin comme l'œil de Nastasia sur la case centrale de la planche 14.

En termes d'intrigue, en revanche, Yves Sente se la coule douce, d'abord en délayant vingt pages d'explication avant d'envoyer les personnages en Afrique, Je vous ai parlé des buffles ?
Je vous ai parlé des buffles ?
puis en usant de péripéties lamentables pour occuper les personnages : la voiture qui dérape, la blonde qui tombe à l'eau, et surtout une galerie d'animaux (promise en couverture, certes) qui retarde le récit avec un opportunisme digne d'un Tarzan des années 30 : des éléphants, des lions, des lycaons, des flamants roses, des rhinocéros, des girafes, des hippopotames... Le dernier Blake et Mortimer, c'est Thoiry sur papier. Quand arrive le moment de commencer l'histoire proprement dite, on a atteint la quarante-et-unième page. Sur 54, rappelons-le. Et la seule véritable bonne idée de l'album est énoncée à huit pages de la fin ; heureusement, elle est si bonne qu'elle sauve presque l'ensemble à elle toute seule, obligeant le lecteur à reconsidérer tout ce qu'il a lu précédemment. De là à dire qu'on a envie de le relire immédiatement, il y a tout de même un pas qu'on ne saurait franchir, mais ce final fait qu'on ne rechigne pas à ranger l'album aux côtés des autres. En espérant tout de même que le prochain soit signé de Van Hamme avant que le Monsieur ne prenne sa retraite annoncée.

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