Dollars de guerre
Ferdinand Tirancourt n’avait visiblement pas encore assez donné à la guerre. Après le pinard, le bagne et le Mexique, le voilà de retour dans l’enfer de la Première Guerre mondiale. Avec Dollars de guerre, Philippe Pelaez et Francis Porcel plongent leur anti-héros dans la bataille du bois de Belleau, entre tranchées, gaz, racisme et mission suicide. Une nouvelle virée historique aussi brutale que savoureuse, où Ferdinand découvre que, décidément, la guerre ne paie pas… même quand elle se fait en dollars.
Il y a des types qui ont la poisse. Et puis il y a Ferdinand Tirancourt. Depuis Pinard de guerre, notre gaillard a déjà connu les tranchées, le bagne et les aventures mexicaines. Trois vies, trois occasions de finir six pieds sous terre. Mais Ferdinand est du genre coriace. Ou simplement particulièrement difficile à éliminer.

© Grand Angle 2026.
Le revoilà donc en 1918, renvoyé en France sous uniforme américain et avec une fausse identité. Et évidemment, comme rien ne peut jamais se passer normalement avec lui, un officier français reconnaît son passé et décide de lui proposer — enfin, « proposer » est un bien grand mot — une mission particulièrement suicidaire au cœur du bois de Belleau.
Ferdinand va devoir composer avec Talako, un soldat choctaw dont la langue devient un précieux moyen de transmission, et Virgil, tireur d'élite afro-américain confronté au racisme de sa propre armée. Autrement dit : même quand Ferdinand essaie simplement de sauver sa peau, l'Histoire trouve encore le moyen de lui coller deux ou trois problèmes supplémentaires dans les bras.

© Grand Angle 2026.
Philippe Pelaez connaît désormais parfaitement son personnage. Ferdinand n'est ni un héros flamboyant ni un salaud intégral. C'est surtout un survivant. Il avance dans l'Histoire comme un type qui aurait compris depuis longtemps que les grandes valeurs patriotiques sont surtout beaucoup plus faciles à défendre quand on n'est pas sous les obus. Et c'est précisément ce qui rend le personnage intéressant.
Dans Dollars de guerre, son instinct de survie se heurte progressivement à celui des autres. Talako et Virgil ne sont pas là pour servir de simple faire-valoir au héros. Ils permettent surtout au scénario d'élargir son propos vers deux réalités particulièrement cruelles de cette guerre : la place des soldats amérindiens et la ségrégation dont sont victimes les soldats noirs américains. La langue choctaw, utilisée comme élément de communication militaire, devient ainsi un ressort narratif particulièrement efficace. Quant au parcours de Virgil, il rappelle l'absurdité d'une armée capable de demander à certains hommes de risquer leur vie pour un pays qui continue à les discriminer.

© Grand Angle 2026.
Le trait réaliste de Francis Porcel colle parfaitement à l'ambiance. Les tranchées sont boueuses, les paysages ravagés et les soldats ont davantage l'air de survivants que de héros de propagande. Les scènes de combat bénéficient d'un découpage efficace, tandis que les couleurs aux tonalités terreuses renforcent cette impression permanente d'étouffement.
Avec Dollars de guerre les auteurs continuent de faire évoluer Ferdinand. Le personnage reste un magnifique opportuniste qui pense d'abord à sa survie, mais son contact avec Talako et Virgil l'oblige à regarder un peu plus loin que son propre intérêt. Et derrière la gouaille et les combines apparaît progressivement quelque chose qui ressemble à de l'humanité. Si Ferdinand est toujours au centre, il partage cette fois véritablement la vedette avec ceux qui l'accompagnent. Le contexte du bois de Belleau donne au récit une tension permanente et permet à Pelaez de poursuivre son portrait d'un homme ballotté par les événements plus qu'il ne les maîtrise.

© Grand Angle 2026.
Avec Dollars de guerre, Pelaez et Porcel livrent un nouvel épisode solide, tendu et graphiquement convaincant. Une BD de guerre qui préfère les survivants aux héros et les contradictions aux grandes leçons de morale. Ferdinand a peut-être gagné une bataille de plus. Mais vu son parcours, on évitera de lui souhaiter bonne chance pour la suite.





