Le Lombard : Sucre noir, Eldorado, Soeurs des vagues
Bande Dessinée / Critique - écrit par plienard, le 24/03/2026
Sucre noir – note : 8/10
L’album Sucre noir aux éditions du Lombard est la bande dessinée d’une aventure familiale et sociale adaptée du roman de Miguel Bonnefoy par la scénariste Virginie Ollagnier qui a décidemment une actualité « chargée » en ce mois de janvier 2026 avec L’escadron bleu, 1945 (Aire libre, janvier 2026) et qui retrouve le dessinateur Ricard Efa après leur collaboration sur la série Kia Ora (chez Vents d’Ouest) il y a un petit moins de 20 ans.

© Le Lombard 2026.
Sucre noir suit la saga transgénérationnelle de la famille Otero, planteurs de canne à sucre dans un village reculé du Venezuela à la fin du XIXᵉ siècle. Au cœur du récit se trouvent Serena, puis plus tard sa fille adoptive Eva Fuego : femmes confrontées à leurs rêves, à l’amour, à la quête d’un trésor légendaire lié au pirate Henry Morgan et à la transformation sociale du monde.
L’histoire mêle aventures humaines et fresque historique, explorant la vie rurale, l’essor industriel autour du sucre et du rhum, les désirs personnels et le poids des légendes.
Le scénario donne corps à une fresque romanesque où s’entrelacent plusieurs générations. Le mythe du trésor du pirate Henry Morgan sert de prétexte à se faire se rencontrer des personnages au destins individuels complexes.
Serena, d’abord rêveuse et en quête d’un ailleurs, se mue progressivement en femme ancrée dans les réalités de sa terre et des obligations familiales, tandis que l’arrivée de Severo apporte l'énergie del’ambition, la transformation et l’adaptation aux défis imposés par les transformations économiques. Plus tard, Eva Fuego reprend le flambeau avec une force et une indépendance qui donnent une réelle profondeur à cet album et qui prend alors la forme d’une saga féminine.
Ce récit transgénérationnel est construit avec une progression narrative fluide : les ellipses temporelles sont utilisées à bon escient, permettant au lecteur de reconstituer l’évolution des personnages et des enjeux sans perdre le fil.
L’autre réussite de l’album est le travail graphique de Ricard Efa, qui signe à la fois le dessin et la colorisation. Son trait semi-réaliste, chaleureux et expressif, enrichi de belles couleurs chaudes, confère à l’histoire une atmosphère immersive et évocatrice.
Le rendu visuel épouse parfaitement les tonalités du récit : des paysages exotiques de l’Amérique du Sud aux scènes quotidiennes de la plantation, des moments d’introspection aux épisodes plus dramatiques, chaque planche équilibre détail, émotion et lisibilité. La colorisation, évoquant parfois le grain et les teintes sépia des vieilles photos, contribue à ancrer l’album dans une esthétique à la fois nostalgique et vivante.
Sucre noir est une fresque humaine, une histoire de famille, de rêves, d’amour et de transformations sociales avec des personnages féminins forts — Serena et surtout Eva Fuego sont les figures marquantes qui portent l’album avec force et nuances. La scénarisation maitrisée de Virginie Ollagnier parvient à transposer l’essence du roman en bande dessinée de façon fluide et captivante.
Eldorado – note : 7/10
Fauve d’or du festival d’Angoulême 2022 avec Ecoute, jolie Màrcia (éditions çà et là), le brésilien Marcello Quintanilha revient aux éditions du Lombard avec un nouvel album qu’il qualifie lui-même de « polar néo-réaliste, un polar social qui se déroule dans la classe ouvrière brésilienne ».
Inspiré librement de la vie de son père, ancien footballeur, le récit mêle souvenirs, fiction et observation sociale, donnant à l’album une dimension presque autobiographique.
Nous sommes en 1950. Helcio et Luiz Alberto sont deux frères. Alors que le second s’enfonce peu à peu dans la délinquance et le crime organisé, le premier rêve à une autre vie : celle de devenir un footballeur professionnel. Mais il va devoir s’opposer au refus de leur père.
En ouverture d’album, le lecteur découvre les grandes lignes de l’histoire du Brésil. Quelques pages pour lui faire prendre conscience des événements qui ont transformé le pays et qui étonne, avant de revenir à un graphisme de « ligne claire très brésilienne qui n’est justement pas très claire, pas très clean ». Ces quelques pages ont l’avantage de mettre le lecteur dans l’atmosphère du pays.
Marcello Quintanilha retrouve son personnage de Hélcio ce qui fait de ce livre, la préquelle et la séquelle des Lumières de Nitérói.
Sœurs des vagues – note : 8/10
One-shot paru le 30 janvier 2026 aux Éditions du Lombard, Sœurs des vagues est un thriller historique côtier aux relents de polar et de chronique sociale.
Nous sommes en 1914, à Peggy’s Cove, petit port isolé de Nouvelle-Écosse où les hommes sont partis en mer pêcher la morue et ne sont pas revenus. Dans ce contexte d’attente anxieuse et de communauté féminine résiliente, un naufragé tatoué et amnésique s’échoue soudain sur la plage. Dans le même temps, se déclenche une série d’événements troublants : l’arrivée d’hommes armés venus d’Halifax à la recherche d’un bateau disparu, des secrets enfouis depuis longtemps, et la nécessité pour cinq femmes liées par un passé commun de protéger leur village contre des forces extérieures menaçantes.

© Le Lombard 2026.
L’histoire mêle habilement polar, intrigue sociale et huis-clos maritime, où le paysage sauvage de la côte devient presque un personnage à part entière.
Le scénario imaginé par Tristan Roulot joue sur plusieurs registres à la fois : thriller mystérieux, chronique de vie communautaire qui frôle parfois la survie et interrogation sur les rapports humains en période de crise. Au cœur de l’histoire se trouvent cinq femmes courageuses, ambivalentes, parfois fragiles, confrontées à la fois à l’incertitude de la guerre qui gronde loin à l’est et à une menace immédiate qui surgit de la mer.
Le personnage du naufragé amnésique, inspiré d’un marin réel censé avoir survécu à plusieurs naufrages célèbres, ajoute une dimension quasi mythique à l’ensemble : charmeur mais potentiellement dangereux, il incarne à la fois l’espoir et la menace.
L’intrigue joue habilement avec le suspense qu’on qualifiera de maritime compte tenu de l’environnement : on ne sait jamais avec certitude qui manipule qui, quelles alliances peuvent être faites, quelles trahisons se profilent à l’horizon. Le récit sait garder le lecteur en haleine, alternant tensions dramatiques et moments plus calmes de dévoilement de caractères.
La BD bénéficie du dessin raffiné et vivant signé Mikaël. Après sa trilogie New Yorkaise – Giant, Bootblack et Harlem – le dessinateur s’attaque à transcrire l’atmosphère austère et lugubre des côtes battues par les tempêtes. Les paysages maritimes, le village isolé et les visages expressifs des personnages contribuent à installer une atmosphère immersive et parfois oppressante : une mer omniprésente, des falaises rocheuses et un phare silencieux créent un sentiment d’isolement presque palpable.
La mise en couleur, dominée par des palettes ocre, beige, bleu profond et gris, renforce cette impression d’un environnement rude et introspectif.
Avec une intrigue équilibrée, Sœurs des vagues réussit à intégrer avec fluidité les éléments du thriller, de la chronique historique et du huis-clos social. Les rebondissements ne sont jamais artificiels, et la tension monte à mesure que les secrets se dévoilent. Les personnages, essentiellement féminins sont riches et variés, chacun avec ses espoirs, ses peurs et ses contradictions, loin des stéréotypes de victime passive. Le cadre du village isolé joue son rôle narratif et en font une sorte de protagoniste à part entière.
Tristan Roulot et Mikaël signent un thriller maritime, dense et riche dans sa construction comme dans ses personnages, dans la collection Signé du Lombard.

Les couvertures des 3 albums - © Le Lombard 2026.