Bande dessinée Critique

Dargaud : Stern T6, L'île des riches

Stern – Tome 6 : Hors du monde – note : 8,5/10

Depuis ses débuts, Stern s'est imposé comme l'une des meilleures surprises du western franco-belge contemporain. Avec son héros taciturne, croque-mort malgré lui devenu enquêteur improvisé, la série de Frédéric et Julien Maffre a toujours préféré l'introspection à la démonstration de force, les silences aux fusillades spectaculaires. Ce sixième tome, intitulé Hors du monde, poursuit cette singularité tout en déplaçant son personnage principal loin des paysages qui ont forgé son identité.


© Dargaud 2026.

Après avoir quitté Morrison, Elijah Stern erre désormais sur la côte est des États-Unis. Sans travail et sans ressources, il accepte une mission de traducteur pour le compte d'un chef mafieux italien chargé de négocier une vente d'armes avec des révolutionnaires cubains. Évidemment, rien ne se déroule comme prévu. L'affaire tourne au désastre et Stern est emmené comme otage sur une île isolée, où débute un huis clos tendu et oppressant.

Ce changement de décor constitue la grande réussite de l'album. Les frères Maffre délaissent les grands espaces de l'Ouest pour explorer un environnement tropical moite, presque étouffant, où l'isolement devient un personnage à part entière. Le western se teinte alors d'aventure maritime, de thriller psychologique et même d'espionnage naissant, sans jamais renier son identité.

L'écriture demeure fidèle à ce qui fait la force de la série : Elijah Stern reste un antihéros profondément humain. Ni pistolero légendaire ni justicier providentiel, il avance par nécessité davantage que par courage. Son intelligence, son sens de l'observation et sa capacité à rester en retrait continuent de faire de lui un protagoniste atypique dans un genre souvent dominé par les figures héroïques.


© Dargaud 2026.

Graphiquement, Julien Maffre confirme tout son talent. Son dessin réaliste gagne encore en maturité. Les visages portent les stigmates de la fatigue et de la violence, tandis que les paysages insulaires offrent une palette de couleurs inhabituelle pour la série. Les jeux de lumière, les végétations luxuriantes et les ambiances nocturnes renforcent constamment le sentiment d'enfermement qui irrigue le récit.

Si certains lecteurs regretteront peut-être l'éloignement des décors traditionnels de la série, ce sixième volume démontre au contraire la capacité des auteurs à renouveler leur univers sans trahir leur personnage. Cette prise de risque narrative évite toute répétition et ouvre de nouvelles perspectives pour la suite.

Avec Hors du monde, Frédéric et Julien Maffre livrent probablement l'un des épisodes les plus ambitieux de la série. Plus dépaysant, plus oppressant et toujours aussi élégant dans sa narration, ce sixième tome confirme que Stern figure parmi les références actuelles du western en bande dessinée.

L'île des riches – note : 7,5/10

Avec L’Île des riches, Pierre Christin signe, avec la complicité de Titwane et Stella Lory, un ultime scénario à la tonalité à la fois caustique et élégiaque. Publié chez Dargaud, l’album propose une fable contemporaine située sur une île artificiellement paradisiaque du Pacifique, refuge ultra-sécurisé réservé à une élite milliardaire persuadée d’avoir échappé au monde réel… jusqu’à ce que la nature rappelle brutalement ses droits.


© Dargaud 2026.

Dès l’ouverture, le dispositif intrigue par sa simplicité apparente : Sinclair, homme d’affaires envoyé pour négocier l’achat d’une villa, découvre un microcosme où l’argent n’est pas seulement une puissance, mais une loi absolue. L’île est une vitrine du capitalisme extrême, une sorte de parc d’attractions pour ultra-riches, où chaque désir peut être satisfait à condition d’y mettre le prix. Ce décor, à la fois séduisant et inquiétant, fonctionne comme une caricature assumée d’un monde déjà familier.

Là où l’album devient intéressant, c’est dans la manière dont Christin observe cette communauté fermée sans jamais tomber dans la satire lourde. Les habitants de l’île ne sont pas de simples caricatures de milliardaires décadents : ils forment un ensemble plus ambigu, parfois grotesque, parfois presque touchant dans leur aveuglement. Chacun semble convaincu d’avoir construit un refuge contre les désordres du monde, sans comprendre que leur isolement est une illusion.

La progression narrative est volontairement linéaire. On sent davantage la construction d’une fable que celle d’un thriller ou d’un récit à suspense classique. L’arrivée annoncée d’un ouragan agit comme un révélateur plutôt que comme un moteur dramatique traditionnel. Ce choix donne au récit une dimension presque allégorique : la catastrophe naturelle vient rétablir une forme d’égalité brutale entre des personnages persuadés d’être hors d’atteinte du réel.

Sur le plan thématique, l’album prolonge les grandes obsessions de Christin : critique des élites économiques, interrogation sur la déshumanisation du pouvoir, et surtout méfiance envers les systèmes clos qui prétendent échapper aux lois communes. On retrouve ici l’écho de ses œuvres les plus politiques, où la fiction sert de laboratoire pour observer les dérives contemporaines.


© Dargaud 2026.

Graphiquement, Titwane propose un travail particulièrement immersif. Son dessin réaliste et précis donne à l’île une matérialité presque documentaire. Les villas extravagantes, les paysages trop parfaits et les ambiances lumineuses participent à cette sensation de décor artificiel. Le contraste entre la beauté des lieux et la fragilité de leur équilibre est au cœur de la réussite visuelle de l’album.

Cependant, L’Île des riches laisse une impression légèrement inachevée avec une intrigue volontairement mince, davantage centrée sur l’exposition d’un concept que sur le développement dramatique des personnages. Le récit avance sans réelle surprise majeure, et la chute, bien que cohérente, peut paraître attendue dans son exécution.

C’est sans doute là la limite assumée du projet : Christin ne cherche pas à construire une intrigue complexe, mais une démonstration. L’album fonctionne ainsi comme une parabole politique et écologique, où la catastrophe finale agit comme un rappel de la vulnérabilité humaine face aux forces naturelles, indépendamment de toute richesse ou statut social.

Au final, L’Île des riches est une œuvre à la fois sobre et engagée, qui s’inscrit dans la continuité du travail de Christin sur les structures de pouvoir et les illusions sociales. Plus qu’un récit d’aventure, c’est une fable critique sur un monde qui croit pouvoir s’isoler de ses propres déséquilibres. Une œuvre intelligente, parfois trop sage dans sa construction, mais portée par une vraie cohérence d’ensemble.

 


Les couvertures des 2 albums - © Dargaud 2026.

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