Dargaud : Personne, XIII T30
Bande Dessinée / Critique - écrit par plienard, le 26/06/2026
Personne – note : 7/10
Avec Personne, Philippe Pelaez et Guénaël Grabowski signent chez Dargaud un huis clos de science-fiction aussi oppressant qu’intime. Derrière son apparente intrigue spatiale, l’album développe surtout une réflexion vertigineuse sur l’identité, la mémoire et la solitude humaine.
Le point de départ est pourtant classique : Daniel Nikto, ingénieur de génie, devait participer à une mission vers Europe, lune glacée de Jupiter. Mais après la découverte d’une tumeur au cerveau, il est écarté du projet. Pourtant, quelques mois plus tard, on le retrouve seul à bord du vaisseau, sans équipage, perdu au milieu de l’espace, accompagné uniquement d’une intelligence artificielle et d’un mystérieux passager nommé “Monsieur Zilch”. À partir de là, Personne devient un véritable puzzle psychologique où chaque réponse ouvre une nouvelle faille.
Ce qui frappe immédiatement, c’est que l’album ne cherche jamais le spectaculaire.
Pas de bataille spatiale ni de grand déploiement technologique : Pelaez privilégie l’angoisse lente, le doute permanent et l’instabilité mentale de son personnage principal.
Inévitablement, on se pose les questions suivantes : que s’est-il réellement passé à bord ? Daniel est-il victime d’une manipulation ? peut-on encore se fier à ses souvenirs ?
Cette approche donne à Personne une tonalité très particulière, proche du thriller psychologique autant que de la SF classique. On pense parfois à Solaris ou à certaines œuvres de Christopher Nolan, tant le récit joue avec la perception et la fragmentation du réel.
Philippe Pelaez a construit un scénario labyrinthique parfaitement maitrisé. Les indices sont disséminés progressivement, sans jamais céder à la facilité explicative. Le lecteur avance dans le brouillard en même temps que Daniel, ce qui renforce constamment la tension.
L’album parvient surtout à éviter les pièges du genre comme la surenchère pseudo-scientifique, et le twist gratuit. Ici, chaque révélation sert avant tout l’état émotionnel du héros.
Graphiquement, Guénaël Grabowski réalise un travail impressionnant sur l’atmosphère et impose une ambiance remarquable. Son dessin alterne l’immensité froide de l’espace, les couloirs étouffants du vaisseau, et les visions mentales presque hallucinatoires de Daniel. Le contraste fonctionne parfaitement. Plus l’univers paraît immense, plus Daniel semble enfermé. La narration visuelle est également très fluide : le découpage accompagne admirablement la confusion du personnage sans jamais perdre le lecteur. Certaines planches silencieuses comptent parmi les plus réussies de l’album.
Si le lecteur n’est pas dupe de la réalité des choses, Personne est une BD de science-fiction exigeante et profondément captivante, un thriller psychologique intelligent à l’ambiance oppressante parfaitement maîtrisée. Elle n’est pas une SF de divertissement pur. C’est un récit dense, mélancolique et paranoïaque, qui privilégie l’atmosphère et le vertige psychologique à l’action. Une lecture qui restera longtemps en tête après avoir refermé l’album.
XIII – Tome 30 : So help me god ! – note : 7,5/10
Dixième tome du second cycle démarré au tome 20, par Yves Sente et Iouri Jigounov, toujours aux éditions Dargaud, il marque le retour du camp du Bien, et redonne enfin de l’espoir pour l’avenir.
Cela faisait quelques tomes qu’on se posait des questions sur notre héros à la mèche blanche. En même temps que sa spécificité capillaire, sa capacité à être l’élément « X » du camp du Bien avait disparu. La cause a un implant dans le crane qui permettait à sa femme Janet de le contrôler pour le compte du mouvement d’extrême droite, la fondation Mayflower.

© Dargaud 2026.
Dans ce trentième opus, l’intrigue se déroule sur seulement quatre jours, autour d’une manipulation électorale visant à installer Jason Mac Lane à la Maison-Blanche grâce à une puce implantée dans son cerveau. Entre complot d’État, contrôle mental et dérive autoritaire du pouvoir américain, le scénario joue clairement avec les peurs politiques modernes.
Yves Sente construit ici un récit extrêmement rythmé, presque en temps réel, où chaque camp tente de prendre l’avantage avant une échéance politique capitale. L’album fonctionne comme une série télé d’espionnage moderne : révélations, retournements, surveillance numérique, trahisons internes… tout s’enchaîne avec une mécanique très efficace.
Le parallèle avec l’actualité politique américaine est évidemment assumé. XIII retrouve ainsi sa vocation première : utiliser la fiction pour parler des dérives du pouvoir.
À trente albums, la mythologie XIII devient extrêmement lourde à porter. Alliances anciennes, personnages secondaires historiques, références aux cycles précédents : le lecteur occasionnel peut rapidement se sentir perdu.
C’est d’ailleurs une critique qu’on peut faire à cette série moderne : à force d’empiler les conspirations, XIII finit parfois par tourner sur elle-même. L’impression de “déjà-vu”, avec une intrigue toujours plus complexe mais moins marquante émotionnellement.
Graphiquement, Iouri Jigounov confirme qu’il est bien le dessinateur idéal pour perpétuer l’identité visuelle de la série. Son trait réaliste conserve la lisibilité héritée de William Vance, le sens du découpage efficace, et cette esthétique très “thriller politique européen” qui fait partie de l’ADN de XIII. Les scènes d’action sont nerveuses, les visages expressifs, et l’ensemble garde une vraie élégance classique.
Ce tome 30 réussit surtout à prouver que XIII peut encore produire du suspense efficace après plus de quarante ans d’existence. Thriller politique tendu et contemporain, avec une narration très rythmée et un dessin réaliste toujours maîtrisé.
So Help Me God ! est un bon cru pour les amateurs de la série, sans retrouver totalement la puissance des premiers cycles. Un album efficace, dense et spectaculaire, qui montre un XIII plus politique que jamais — parfois au risque de devenir excessivement complexe.

Les couvertures des 2 albums - © Dargaud 2026.