Casterman : Le mage du Kremlin, Le reste du monde T5
Bande Dessinée / Critique - écrit par plienard, le 25/06/2026
Le reste du monde – Tome 5 : Les jours heureux – note : 9/10
Avec ce cinquième tome de Le Reste du monde publié chez Casterman, Jean-Christophe Chauzy change subtilement de registre. Après l’urgence de la survie et la brutalité du chaos, la série entre ici dans une phase plus politique.
Et c’est sans doute le tome le plus dérangeant — non pas par ce qu’il montre, mais par ce qu’il suggère.
Quelques années ont passé depuis la catastrophe. Hugo et sa mère ont rejoint une communauté. Ils sont désormais installés, structurés et encadrés. Mais cette stabilisation a un prix : respecter une discipline militaire, le travail forcé et une privation des libertés. La communauté décrite devient un système autoritaire où les abus se multiplient. Après le danger du monde extérieur, c’est désormais un danger de l’intérieur qui s’offre à eux.

© Casterman 2026.
On n’est plus dans un récit catastrophe, mais dans une critique sociale post-apocalyptique, avec la relation mère-fils qui devient central. Et une fracture intime qui se forme. Marie est obsédée par des visions de son fils ainé disparu, et est prête à tout quitter. Jules, lui, se détourne d’elle. Cette fracture donne au récit une vraie dimension émotionnelle — plus forte que dans les tomes précédents.
Mais Jean-Christophe Chauzy reste fidèle à son style et tombe ni dans le pathos, ni dans les effets appuyés. L’émotion est là, mais contenue, presque froide. Et il apporte une autre dimension avec une ouverture vers le mystique. Un revirement qui peut paraître étrange compte tenu de la série qui est très réaliste depuis plus de quatre tomes.
Avec un dessin toujours aussi immersif, le dessinateur offre des paysages vastes et silencieux et des ruines du monde moderne toujours visibles. Son travail en couleurs directes continue de donner une sensation très organique, presque physique.
Ce cinquième volume n’est pas un climax. Il se présente comme un tome plus politique et introspectif, qui fait évoluer la série vers une réflexion sur le pouvoir et la reconstruction.
Le mage du Kremlin – note : 5,5/10
Avec Le Mage du Kremlin, adapté du roman à succès de Giuliano da Empoli, Luc Jacamon propose chez Casterman une plongée dans les coulisses du pouvoir russe contemporain. Entre thriller politique, chronique du cynisme moderne et portrait d’une Russie façonnée par la propagande, l’album possède une véritable force d’atmosphère. Mais malgré son sujet passionnant et son contexte géopolitique fascinant, cette adaptation laisse une impression frustrante : celle d’un récit qui observe beaucoup son personnage principal sans jamais réellement parvenir à l’incarner.

© Casterman 2026.
L’histoire suit Vadim Baranov, ancien producteur de télévision devenu l’éminence grise du Kremlin, Vladimir Poutine. À travers ses confidences à un narrateur occidental, le récit revient sur la construction progressive du système politique russe moderne, entre manipulation médiatique, contrôle de l’opinion et pouvoir autoritaire.
Le grand point fort de l’album réside dans son ambiance politique. La Russie décrite ici apparaît comme un immense théâtre politique où tout devient spectacle : médias, guerre, opposition, patriotisme… À ce niveau-là, Le Mage du Kremlin captive réellement. Certaines séquences consacrées à la manipulation de masse ou à la naissance de la propagande moderne sonnent comme des reportages journalistiques. L’album réussit surtout à montrer comment le cynisme devient une méthode de gouvernement à part entière.
Paradoxalement, le véritable problème de l’album vient de son personnage : Vadim Baranov reste finalement assez transparent. Quelle est sa véritable influence ? Qu’est-ce qui le motive ? Comment vit-il cette proximité avec le pouvoir autoritaire ? Baranov apparaît davantage comme un symbole ou une voix idéologique que comme un véritable personnage de BD. Et c’est particulièrement frustrant, car tout le récit repose sur lui.
L’album accumule les discussions politiques et les analyses géostratégiques, mais il manque de véritables scènes permettant d’humaniser son protagoniste ou de créer une connexion émotionnelle forte avec le lecteur. Même ses contradictions personnelles restent souvent suggérées plutôt qu’explorées.
Graphiquement, Luc Jacamon livre un travail très maîtrisé et installe cette sensation de froideur politique permanente.
Le principal paradoxe de Le Mage du Kremlin, c’est qu’il passionne davantage par ses idées que par son récit humain. Alors qu’il devrait approfondir la psychologie de Baranov, il préfère souvent revenir à la réflexion politique ou philosophique.
Cette approche donne parfois l’impression de lire une brillante dissertation géopolitique illustrée ce qui, pour certains lecteurs, fera la force de l’album.
Le Mage du Kremlin est une adaptation ambitieuse, intelligente et très actuelle, mais qui peine à transformer son fascinant personnage principal en véritable figure de fiction.
Luc Jacamon livre une BD politique dense et passionnante sur le fonctionnement du pouvoir russe contemporain, mais dont le protagoniste reste paradoxalement sous-développé. Derrière la richesse géopolitique et la qualité des dialogues, Le Mage du Kremlin laisse l’impression d’un personnage central davantage observé qu’exploré.

Les couvertures des 2 albums - © Casterman 2026.