Casterman : L'Autoroute du Soleil, Cécile la shérif, Jhen T20
Bande Dessinée / Critique - écrit par plienard, le 20/03/2026
L'autoroute du soleil – note : 8/10
Il y a des bandes dessinées qui, à peine ouvertes, vous embarquent dans un mouvement perpétuel. L’Autoroute du soleil fait partie de celles-là. Paru initialement dans les années 1990, ce pavé de plus de 400 pages signé Baru revient aujourd’hui chez Casterman dans une réédition qui rappelle à quel point cette œuvre est restée moderne, nerveuse et nécessaire.

© Casterman.
L’histoire suit Nazim et Paco, deux jeunes hommes issus de milieux populaires, embarqués malgré eux dans une cavale à travers la France. Leur fuite, déclenchée par une rixe qui tourne mal, devient rapidement un prétexte pour Baru à radiographier un pays traversé par les tensions sociales, le racisme ordinaire, les fractures territoriales et les solidarités inattendues.
Ce qui frappe, c’est la vitesse. Baru dessine comme on filme une poursuite : cadrages serrés, voitures qui dérapent, corps qui s’élancent, dialogues qui claquent. On sent l’influence du cinéma américain des années 70, mais aussi celle du manga — un mélange rare à l’époque.
Derrière ce road-movie, Baru offre une œuvre politique sans discourir. C’est un récit profondément humain, où les personnages existent avant d’être des symboles. Nazim et Paco ne sont ni des héros ni des victimes : ce sont deux gamins qui tentent de survivre dans un monde qui les dépasse.
La force du livre tient dans cette capacité à faire sentir les injustices plutôt qu’à les expliquer. Les contrôles policiers, les regards suspicieux, les violences larvées : tout est là, mais intégré au récit, sans lourdeur.
La réédition permet de redécouvrir le trait de Baru dans toute sa puissance : un dessin charbonneux, expressif, presque rugueux, qui donne une énergie brute à chaque planche. Les corps sont massifs, les visages marqués, les décors vibrants. On sent la sueur, la poussière, l’asphalte brûlant.
Souvent présenté comme le premier manga français, ce que son auteur réfute, et trente ans après sa première publication, L’Autoroute du soleil, prix du meilleur album au festival international d’Angoulême en 1996, n’a rien perdu de son acuité. Au contraire, elle résonne peut‑être encore plus fort aujourd’hui. Les thèmes — discriminations, violences policières, fractures sociales, jeunesse en errance — n’ont malheureusement rien d’obsolète.
Casterman offre ici une édition qui remet en lumière un classique trop souvent oublié, un jalon essentiel de la BD européenne contemporaine, et un témoignage précieux sur la France des années 90… et sur celle d’aujourd’hui.
Cécile la shérif – note : 6,5/10
Cécile la shérif est un one-shot des auteurs Victor Coutard et Walter Guissard qui proposent une bande dessinée d’aventure pleine d’énergie qui revisite le mythe du Far West sous un angle inattendu : celui d’une héroïne française prête à braver les conventions sociales pour imposer sa vision de la justice. Publié chez Casterman en 2026, l’album suit le parcours improbable d’une jeune femme qui rêve de devenir magistrate dans une société où ce métier est alors strictement interdit aux femmes.
Le récit débute en 1848. Fille d’un procureur, Cécile possède un tempérament fougueux et un sens aigu du droit. Mais face aux barrières imposées aux femmes, et à la suite de sa rencontre avec le musicien-poète Louis-Moreau Gottschalk, elle choisit de prendre la direction de l’Amérique, où tout semble possible. Son périple mouvementé la mène finalement jusqu’à Mobile, en Alabama, où les circonstances vont lui permettre de mettre à exécution son ambition de justice et où elle va endosser l’étoile de shérif.

© Casterman 2025.
Le scénario joue sur un mélange d’aventure, d’humour et de satire sociale. Derrière le ton léger et parfois burlesque, l’album aborde la question de l’émancipation féminine et du rapport à la justice au XIXᵉ siècle. Cécile n’est pas seulement une cow-girl audacieuse : elle incarne aussi une figure rebelle face aux normes de son époque, oscillant entre idéalisme juridique et pragmatisme parfois expéditif.
Graphiquement, Walter Guissard adopte un style dynamique et expressif, à mi-chemin entre le franco-belge et le cartoon. Le trait vif et les mises en scène rythmées renforcent le côté aventureux du récit et participent à exprimer la personnalité volcanique de l’héroïne.
Si l’intrigue reste volontairement romanesque et parfois rocambolesque, l’album se distingue par la fraîcheur de son personnage principal et par un rythme narratif enlevé. Cécile la shérif assume pleinement son côté divertissant tout en glissant, avec humour, une réflexion sur la place des femmes dans la justice et dans la société. Tout ceci en fait un western atypique, porté par une héroïne libre et insolente, dans un récit particulièrement dynamique.
Jhen – Tome 20 : La louve céleste – note : 6,5/10
Avec Jhen – La Louve céleste, la célèbre série historique créée par Jacques Martin poursuit son exploration du XVe siècle dans un nouvel épisode mêlant intrigues politiques, complots et reconstitution historique. Publié chez Casterman, cet album met une nouvelle fois en scène l’architecte et artiste Jhen Roque, personnage emblématique de la bande dessinée historique franco-belge.
Dans ce nouvel épisode, l’intrigue transporte le lecteur à Rome en 1440. Le pape Eugène IV, retranché au château Saint-Ange pour fuir la peste, tente de favoriser l’union des Églises d’Orient et d’Occident. Afin d’impressionner l’émissaire du patriarche de Constantinople, il organise un spectacle auquel participent artistes et savants, dont Jhen. Mais profitant de cette initiative diplomatique, une société secrète déterminée à saboter la rencontre va orchestrer un complot. Manipulé et accusé à tort d’un attentat, Jhen se retrouve plongé au cœur d’une intrigue mêlant politique, religion et trahison.
Au scénario, Néjib s’inscrit dans la tradition de la série : raconter une aventure ancrée dans un contexte historique précis tout en laissant une large place à la fiction. Le récit s’appuie sur les tensions religieuses du XVe siècle pour construire une intrigue dense, faite de manipulations et de faux-semblants. L’album conserve ainsi l’ADN de la série : une bande dessinée d’aventure érudite où l’Histoire sert de moteur narratif.
Au dessin, Jean Pleyers, collaborateur historique de la série, retrouve l’univers qu’il a contribué à façonner pendant des décennies. Son trait reste fidèle à la tradition réaliste de la ligne claire héritée de Jacques Martin. Les décors – Rome, ses palais, ses forteresses et ses lieux de pouvoir – témoignent d’un soin documentaire évident et participent à l’immersion dans l’époque.
Si l’album privilégie la reconstitution historique et l’intrigue politique plutôt que l’action spectaculaire, il offre néanmoins un récit solide qui plaira aux amateurs de bande dessinée historique classique. Le rythme peut sembler posé pour les lecteurs habitués à des séries plus modernes, mais cette approche correspond à l’esprit de la saga, où l’Histoire demeure le véritable personnage central.
Avec La Louve céleste, la série Jhen confirme son statut de grande fresque historique du neuvième art. Sans révolutionner la formule, ce vingtième tome propose une aventure élégante et érudite, fidèle à l’héritage de Jacques Martin et à l’exigence historique qui caractérise la série depuis ses débuts.

Les couvertures des 3 albums - © Casterman 2025.