Depuis presque trente ans, Jean Van Hamme consacre son temps à l'écriture de scénarios BD. Avant cela, dans une autre vie, l'homme a étudié le marketing et travaillé pendant quatorze années pour une grande entreprise. C'est d'ailleurs justement une histoire d'entreprise qui ouvre le grand bal de S.O.S. Bonheur. Thorgal, les Maîtres de l'orge, XIII, Largo Winch, le Chninkel... Van Hamme enchaîne, depuis longtemps, les best seller. L'une de ses oeuvres, certainement la moins visible dans les supermarchés, est pourtant souvent citée comme la meilleure par les amateurs de bande dessinée. Il s'agit de S.O.S. Bonheur, publié en 1988 et 1989 sous la forme d'un triptyque puis réédité en une intégrale épaisse de 172 pages en 2001.
Stalinisme, fascime, peste brune et nazis rouges
S.O.S Bonheur, c'est dans un premier temps toute une série de petites chroniques d'anticipation. Au travers du récit de vie de plusieurs individus, Van Hamme nous décrit une société devenue fasciste, qui a imposé un autoritarisme intransigeant, absurde et déshumanisé comme solution aux grands maux persistants de notre société. Le trou de la sécurité sociale, la pollution, les inégalités, la surpopulation, le congestionnement... Tous ces problèmes actuels ont été solutionnés de manière drastique. Les habitants du nouveau régime sont contrôlés, globalisés, désindividualisés, hiérarchisés, policés. Pour écrire, faire un enfant, aller en vacances, se soigner, il faut être fiché, demander une autorisation et respecter la loi du silence au risque de grands dangers. « La liberté est devenue une forme d'hérésie » nous lance-t-on. Chaque petit récit est construit de la même manière. Un individu, prenant conscience de l'absurdité de son environnement, se rebelle et est inévitablement broyé par les rouages du système. Jusqu'à la fin du deuxième album, six récits d'une petite vingtaine de pages s'enchaînent, sans aucun lien de cause à effet, sans aucun rapport. S.O.S. Bonheur eut été une histoire d'anticipation finalement assez commune si le troisième album n'avait pas été là pour rassembler et tisser le tout. Plus d'ailleurs que de faire se joindre les six récits entre eux, ce troisième acte rehausse le ton par une réelle réflexion sur l'organisation de la cité, la fixation des règles, les limites à placer entre liberté individuelle et vie collective.
Je suis l'enfant vomi, par une société flétrie...
S.O.S. Bonheur est-il une oeuvre de fiction ? Un album de réflexion tiré de notre propre quotidien ? La réponse n'est pas évidente lors des premiers instants de lecture. Réalisé fin des années quatre-vingt, le triptyque reprend tout à fait l'esthétique vestimentaire, les coiffures, formes et objets de ces années là. Le premier récit nous raconte l'histoire d'un homme travaillant pour une société dans laquelle personne ne sait rien des activités concrètes de l'entreprise. Van Hamme explique en préface de l'édition intégrale s'être inspiré de sa propre expérience professionnelle. A l'usine comme en entreprise, la répartition du travail est telle que chacun peut s'affairer à travailler sur un projet qui n'est compréhensible, une fois chaque pièce rassemblée, que par une infime minorité de personnes. Le dessin de Griffo (Beatifica Blues, Vlad, Giacomo C.) rappelle curieusement celui d'Enki Bilal pour la trilogie Nikopol et celui de Caza pour Scènes de la vie de banlieue. Un dessin modelé au trait fin, fait de hachures, avec des arrières plans crasseux, des murs fissurés et des mines cadavéreuses. Exactement la même atmosphère de déliquescence humaine et urbaine que dans la trilogie Nikopol. Une impression de lugubre et des détails qui renforcent le sentiment de société en crise. De la poubelle qui déborde aux affiches de propagande (« Un baiser = un million de germes. Songez-y » ou « N'ouvrez pas les fenêtres, le courant d'air est l'ennemi du genre humain ») en passant par les nombreux clochards aux pancartes revendicatives (« Sans travail depuis huit ans »).
Fils de...
M
algré une succession de twists qui peuvent laisser une sensation brouillonne d'inachevé, le final de S.O.S. Bonheur est un véritable remue-méninges philosophique et politique. Le triptyque nous secoue par sa capacité à créer une histoire mettant en jeux les grands mécanismes historiques de la domination de l'homme sur l'homme. Les problèmes abordés de la surpopulation, du système de couverture sociale, des loisirs et de la liberté d'expression se posent partout dans le monde d'aujourd'hui comme dans celui d'hier. La « morale » qui se dégage du triptyque est pessimiste. Un système chasse l'autre. Une révolution détruit une société pour en construire une autre, souvent presque identique. L'histoire réelle ne manque pas d'exemples pour illustrer ce fatalisme. Citons Fidel Castro, venu mettre fin au régime dictatorial de Batista, puis dès lors devenu un Batista lui-même. Entre chaque histoire dans l'album, une statue s'effrite à mesure que le régime de l'état-providence s'ébranle. Les deux premiers albums de S.O.S. Bonheur étaient en fait six scénarios écrits pour la réalisation d'une série télévisée. Le projet n'ayant pas abouti, Van Hamme a adapté ces scénarios pour la bande dessinée puis réalisé un troisième album faisant office de discours de réflexion politique. De simplement pessimiste, le triptyque peut être vu comme pro-libéral, selon la sensibilité des lecteurs. « Je suis amusé lorsqu'on me dit que l'on ne voit pas bien si je défends une thèse de gauche ou de droite » déclarait à ce sujet Van Hamme aux Cahiers de la BD en 1986.
S.O.S. Bonheur est une belle oeuvre d'anticipation, qui creuse une réflexion profonde sur la structuration étatique, les règles que l'on se fixe et les exclusions qui en découlent. Au final, peu importe l'avis du scénariste sur les questions qu'il soulève. Si Van Hamme réussit à passionner, c'est bien parce qu'il brouille les pistes à mesure d'exposer arguments et contre-arguments. La réflexion qui découle de la lecture des albums n'en est que plus intense et fouillée.
iscarioth []

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