8.5/10Les Pionniers du Nouveau Monde - Tome 6 - La mort du loup

/ Critique - écrit par iscarioth, le 15/11/2005
Notre verdict : 8.5/10 - Le cycle de la guerre de sept ans (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 9 minute(s) - 2 réactions

Le premier cycle des Pionniers du Nouveau Monde annonçait une série phare du genre d'aventure. Mais, à force de rallonger la sauce, ce plat, si appétissant et goûteux dans ses premiers temps, a fini par dépérir...

Série d'auteur

Jean-François Charles est un dessinateur reconnu du monde de la bande dessinée franco-belge. Deux séries se remarquent dans sa bibliographie : Fox, le polar en huit tomes scénarisé par Dufaux et, plus récemment, India Dreams, qu'il coréalise avec Maryse Nouwens. Les Pionniers du Nouveau Monde, pour J.F. Charles, c'est la série de toute une vie. Commencée en 1982, l'aventure n'est toujours pas achevée. Quatorze albums sont pour l'instant parus. L'idée de cette série, qui le lance définitivement dans la BD, lui est venue lors d'un voyage d'environ deux mois en Amérique du Nord où il a pu découvrir le Canada ainsi que vingt-deux des cinquante états américains.

L'histoire

Les Pionniers, c'est l'histoire d'un pays, l'Amérique, et de ses colons. Nous sommes dans les années 1750 et la guerre de Sept ans oppose anglais et français sur le terrain de leur rivalité coloniale, en Amérique du Nord. Au coeur de la Grande Histoire, celle d'individus : Benjamin Graindal, qui fuit la police royale française, Billy le Nantais, le trappeur... Puis, rapidement, une flopée d'autres personnages singuliers, qui viennent se mêler à la grande aventure : Louise, Bee Bee Gun, Thimoléon, Tante Julia...

L'histoire américaine


Une série d'aventure sur fond historique, voilà comment l'on peut résumer cette grande saga. Les Pionniers du Nouveau Monde s'encre dans l'histoire. Charles s'est énormément documenté pour mener à bien cette série. On le sait tout d'abord brillant paysagiste (il réalise des toiles sur ses contrées préférées comme l'Inde ou l'Egypte). Les paysages de la grande Amérique du Nord sont brillamment restitués. Une nature encore sauvage, avec ses forêts, ses cours d'eau, ses précipices, ses saisons... Ensuite, on peut bien sûr remarquer une précision dans l'incrustation historique de cette aventure. Dès la première page du premier tome, Charles nous rapporte des événements guerriers s'étant réellement déroulés. On rencontre tout au long de la série, mais surtout lors du premier cycle, des événements d'une importance capitale dans l'histoire de l'Amérique du nord comme le Grand Dérangement acadien, l'extermination des peuples indiens par les maladies, la guerre, le commerce et l'alcool. Les six premiers tomes de l'aventure nous font parcourir les années d'une guerre ayant opposé la France et l'Angleterre sur le terrain du nouveau monde avec précision. On retrouve des personnages historiques comme le général James Wolfe dont la biographie est abordée avec insistance (la prise de Louisbourg, l'opposition à Montcalm, la mort au combat). Les batailles sont très bien reconstituées lors de ce premier cycle. Charles s'est appuyé sur des journaux de bord, des textes historiques pour recréer des événements s'étant réellement déroulés. On en apprend aussi sur les indiens : les Hurons, les Iroquois et leurs cinq peuples. Sans jamais être lourdement didactique, Charles amène ses personnages au contact des indiens pour faire découvrir au lecteur les différentes facettes d'une culture méconnue.

Une palette de personnages attachants

Au coeur de cette grande histoire, on trouve celle d'individus. La série commence par fixer un double récit autour de ceux qui semblent être les deux personnages principaux, les deux héros des Pionniers : Benjamin Graindal et Billy le Nantais. Plusieurs personnages finissent par graviter autour de ces deux personnalités et, au fil du temps et des épreuves, les groupes font se faire, se perdre, se défaire et se refaire. La narration est en alternance, passant d'un groupe d'individus à l'autre tout en évitant la redondance. Il arrive à Charles "d'oublier" un personnage pendant plusieurs tomes et de le faire revenir au bon moment, en grande pompe, et sans briser la cohésion du récit. Les Pionniers du Nouveau Monde présente beaucoup de qualités, à ce niveau. Charles n'hésite pas à faire mourir de nombreux personnages, parfois très importants. Benjamin Graindal, le personnage principal, est très loin du cliché habituel du héros. Généralement, le lecteur ne développe aucune empathie ou admiration pour Graindal qui, sans être détestable, développe un égoïsme certain et manque beaucoup de fidélité et de loyauté. Les personnages sont très attachants car divers et pittoresques, mais ne donnent pas l'impression d'être des caricatures (Bee Bee Gun et Tante Julia). Le relationnel entre les personnages est très creusé. J.F. Charles manie des thèmes universels comme l'amour, l'amitié, le désir, le courage, le rire... Mais sans jamais de dialogues à l'eau de rose ou d'accolades mielleuses.

La Passion

La mécanique de péripéties mise en place par J.F. Charles fonctionne parfaitement pour cette bonne et simple raison, toujours la même : le lecteur s'attache aux personnages et donc, se sent concerné par leur devenir. Durant tout le premier cycle des Pionniers du Nouveau Monde, le plaisir de lecture et le suspense vont sans jamais décroître. La série est parsemée de fausses pistes et de détails qui échappent même aux lecteurs les plus attentifs... Les Pionniers repose aussi sur une idée chère aux séries d'aventure : la course au jardin d'Eden, à la terre promise. Le but ultime de nos personnages est de trouver la paix. Ceux-ci courent après leur rêve du nouveau monde, de l'ouest. La « Vallée bleue » est un territoire vierge de la violence des hommes, propice au bonheur auquel rêve Billy. Mais la route est longue et parsemée de désillusions...

Classique mais classieux

Les Pionniers du Nouveau Monde bénéficie, en plus d'un scénario bien assis sur des bases historiques et sur des personnages à teneur universelle, d'une réalisation graphique rayonnante. Tout d'abord, la mise en cadre, en apparence très classique, sans prétention, mais terriblement bien pensée. Tel un réalisateur chevronné, J.F. Charles sait où poser sa "caméra". La mise en cadre et en page, l'enchaînement des plans et des angles se fait en parfaite fluidité. Les Pionniers du Nouveau Monde est à ce niveau une série très cinématographique, agréable et facile à lire. Sous leurs encadrés traditionnels, les planches de Charles savent nous étonner avec des envolées vertigineuses en plongée ou de grandes vignettes paysagères. On retrouve des éléments classiques et forts appréciables, comme le petit rebondissement de dernière vignette, à la fin de chaque double page. Les albums se concluent souvent par un final tout en surprise ou en mystère qui, contrairement à ceux de bien des séries, comme Le Scorpion par exemple, ne vient pas casser la crédibilité générale de la série. Le dessin de J.F. Charles, sur le premier cycle, varie beaucoup. On pense à un style réaliste classique avec certaines planches très travaillées au trait, dans le détail, semblables à celles réalisées par Jean Giraud pour Blueberry. A d'autres moments de l'aventure, en observant certains visages caricaturaux comme celui de Thimoléon, on a plus l'impression d'un trait stylisé, plus épuré et semi réaliste, à la manière d'un Jean-Charles Kraehn.

Crie-dans-le-vent : le déclin


En refermant le sixième tome, on peut se dire que les Pionniers du Nouveau Monde est une série d'aventure quasi parfaite, qui réunit toutes les qualités du genre. Seulement voilà : à l'inverse d'un auteur comme François Bourgeon avec ses Passagers du vent, J.F. Charles n'a pas su mettre un véritable et grandiose point final à sa série. Lorsque le tome six s'achève, l'histoire de la série ne trouve pas conclusion. Le dénouement ne s'est pas encore présenté et les personnages sont encore au coeur de la tourmente. Crie-dans-le-vent, le septième tome, amorce un tournant dans l'histoire de la série. Celle-ci aborde un second cycle logique. J.F. Charles abandonne le dessin pour ne se consacrer qu'au scénario. Erwin Sels, dit Ersel, reprend la série comme dessinateur. Comme souvent, dans ce genre de situation, la transition, même si elle est habile, s'avère difficile à digérer pour le lecteur. Le style ne change pourtant pas énormément. On reconnaît facilement les personnages. Mais l'ambiance n'est plus la même. Le dessin d'Ersel est très régulier. On ne retrouve plus cette variation de style connue sous J.F. Charles, évoquée précédemment. Les couleurs se font moins brumeuses et froides. Mais là n'est pas vraiment le problème. Au lieu de se concentrer sur les personnages en place depuis le premier cycle, J.F. Charles fait entrer en scène de nouvelles personnalités et en délaisse d'autres (Tante Julia, Bee Bee Gun...). Le lecteur, s'il ne se retrouve pas perdu, est souvent confus. On accorde souvent peu d'importances à ces nouveaux arrivants avec, au ventre, l'impatience de connaître le devenir de nos héros originaux : Graindal, Bee Bee Gun, Louise... Les nouveaux personnages qui arrivent entre les tomes 7 et 11, Crie-dans-le-vent en tête, sont très peu crédibles. Même les personnages de base perdent en profondeur. Ils deviennent des caricatures d'eux-mêmes. Thimoléon perd de son coté vicieux, égoïste et pervers, Billy, moins torturé et solitaire, devient un action-man et nous lance un « Je reviendrai » ridicule... Le découpage aussi, perd beaucoup de sa qualité. Il se fait moins fluide, les scènes s'enchaînent plus brutalement, sans vraiment de subtilité ni de logique... Progressivement, le lecteur se détache de personnages dont il était très amoureux la veille encore... La magie s'estompe...

Le maelström fatiguant

Plus les tomes passent et plus J.F. Charles fournit à ses lecteurs de nouvelles fournées de personnages. Trop d'aventures tue l'Aventure. Mademoiselle de Saint-Ange, Jean-Baptiste Tavernier, Mac Tavish, le père Casseignes sont autant de personnages qui atterrissent au beau milieu de la série comme un cheveux dans la soupe et qui ne donnent aucune autre impression que celle de rallonger la sauce... Le tourbillon des arrivées se calme avec le tome 13, qui repose un peu le récit en nous présentant les personnages réunis et vivants en communauté. Mais ceux-ci, après tant d'années, sont encore secoués d'improbables actions et péripeties. Parlons des années justement. L'un des défauts de la série est de faire peu de place au vieillissement. Les années passent, mais la plupart des personnages vieillissent peu. Graindal a même l'air plus jeune dans le tome 13 que dans le tome premier.


Il n'y a pas pire écueil pour la série d'aventure que la surenchère. Le premier cycle des Pionniers du Nouveau Monde annonçait une série phare du genre d'aventure. Mais, à force de rallonger la sauce, ce plat, si appétissant et goûteux dans ses premiers temps, a fini par dépérir... Dommage ! La série, en se concentrant sur le devenir de ses principaux personnages, aurait pu former un ensemble cohérent et complet au lieu de s'éparpiller et de s'étaler jusqu'à n'en plus finir... Le premier cycle, formé par les six premiers albums, reste à déguster...


Liste des albums (mise à jour au 28 octobre 2009)

Tome 1 - Le Pilori (1982)
Tome 2 - Le Grand Dérangement (1985)
Tome 3 - Le champ d'en haut (1987)
Tome 4 - La croix de Saint Louis (1988)
Tome 5 - Du sang dans la boue (1989)
Tome 6 - La mort du loup (1990)
Tome 7 - Crie-dans-le-vent (1994)
Tome 8 - Petit homme (1995)
Tome 9 - La rivière en flamme (1996)
Tome 10 - Comme le souffle d'un bison en hiver (1997)
Tome 11 - Le Piège de La Rochelle (1998)
Tome 12 - Le Murmure des grands arbres (1999)
Tome 13 - Les chemins croches (2001)
Tome 14 - Bayou Chaouïs (2003)
Tome 15 - Le Choix de Crimbel (2005)
Tome 16 - La vallée bleue (2006)
Tome 17 - Le pays des Illinois (2009)

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