La collection Ecritures de Casterman nous a habitués à de grandes oeuvres. Blankets de Craig Thompson, Quartier lointain de Taniguchi, Louis Riel l'insurgé de Chester Brown... Chaque oeuvre de la collection a la particularité d'être fournie, se présentant sous la forme d'un roman graphique de bonne épaisseur. L'adaptation chez Ecritures par le jeune Beuzelin d'un grand classique du roman noir signé Frédéric H. Fajardie ne pouvait donc qu'attirer notre attention.
Frédéric H. Fajardie est considéré comme l'un des plus grands écrivains français du 20ème siècle. Au 19ème siècle, Guy de Maupassant détient le record du plus grand nombre de nouvelles écrites. Au 20ème siècle, ce record est détenu par Fajardie qui s'est amusé à en offrir à lire une par jour à ses lecteurs (365 nouvelles). En 1979, après plusieurs années de galère, Fajardie arrive à faire publier son premier roman : Tueurs de flics, chez la toute petite maison d'édition Phot'oeil. Le succès critique et public et 
Paris, la nuit...énorme. Le roman noir était alors en France un genre encore marginal. « Trois mois après la sortie de Tueurs de flics, pour désarmer les nombreux salauds et jaloux embusqués qui voulaient ma peau en disant que je n'étais qu'un feu de paille, je leur balançai dans les gencives La nuit des chats bottés, missile de très forte puissance comme on sait peut-être... » raconte Fajardie sur son site. Ces romans de Fajardie témoignent du temps de la France giscardienne, prise au ventre par la révolte, mais étouffée par un état conservateur. Une époque qu'a décidé de ramener à la vie, sous sa plume, Boris Beuzelin.
On est en droit de se demander, surtout lorsque l'on n'a pas connu la fin des années soixante-dix, quel est l'intérêt de voir le climat politique et français de ce temps réinvesti. Le fait est que ce "climat" n'est pas une mouvance confinée, mais mondiale. Comme nous le montre très bien Beuzelin dans son introduction dessinée, cette ambiance électrique est un phénomène mondial, du moins international. Le mouvement anarchiste connaît une renaissance au travers du courant punk, qui explose partout fin des années soixante-dix. Malaise urbain, crise sociale, l'heure est à la violence et à la noirceur. La référence (page 54) à Taxi Driver de Scorsese n'est pas anodine. Travis Bickle, cet avatar de la justice individuelle, rejoint Stephan et Paul, le duo des Chats bottés, sur les chemins d'une poésie nauséeuse et violente. Les chats bottés, ce sont donc Stephan et Paul, deux ex-militaires qui font sauter des bâtiments qui n'ont à priori rien en commun. Rien, sauf Jeanne, dont les deux hommes se sont entichés. Ces bâtiments qui explosent, ce sont en fait tous ceux qui ont marqué douloureusement la vie de la jeune femme.
L'adaptation d'un "néo-polar" est difficile à deux niveaux. Il faut que le dessinateur arrive à retranscrire visuellement une ambiance malsaine, torturée, et il f
1977, le temps des punksaut aussi que les dialogues, la virulence de la narration, soient bien restitués même si largement résumés par rapport à l'oeuvre originelle. Mission accomplie pour Beuzelin. La BD de La nuit des chats bottés est très ambiancée. L'album rappelle les planches de Lereculey pour l'édition intégrale encrage de Nuit noire. Les pages sont moins emplies d'aplats noirs, mais bien plus lacérées par le modelé au trait. Les hachures de Beuzelin sont nerveuses, agrémentées de quelques "explosions" d'encre, certainement réalisées à la paille et par petites touches au pinceau (page 41, vignette trois). On regrettera juste peut être un peu trop de rigidité et de statisme chez les personnages (gestuelle et, à moindre mesure, expressions faciales). Aux dialogues, pas de doute, on est bien dans un polar signé Fajardie. On retrouve un franc parler gaillard, dans la droite tradition du genre noir. « Jacques roulait depuis plus d'une heure. Il venait juste de dépasser Verneuil-sur-avre et il avait hâte d'arriver au chef-lieu du département de l'orne pour vidanger les 10 000 litres de fioul que contenait sa citerne. Après quoi, si tout s'était bien passé, il irait écluser quelques binouses au bar de la renaissance » (page 74).Seul bémol, coté personnages, on aurait peut être aimé retrouver plus d'insistance psychologique.
Boris Beuzelin a donc bien réussi son adaptation du roman phare de Frédéric H. Fajardie. Franc parler gaillard, mise en image respectueuse de l'ambiance transmise, les amateurs de néopolar s'y retrouveront.
iscarioth []

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