9/10Les Mondes d'Aldébaran - Cycle 1 : Aldébaran

/ Critique - écrit par iscarioth, le 01/03/2005
Notre verdict : 9/10 - Aventure, Futur, Dictature ! (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 7 minute(s) - 2 réactions

Malgré quelques petites imperfections, Aldébaran est une série qui place la barre très haut. Une aventure humaine à dévorer des yeux

Leo ?

Leo a vécu une bonne partie de sa vie au Brésil. Il est né à Rio de Janeiro. Ce futur dessinateur-scénariste-coloriste a dû fuir son pays natal à cause de la dictature militaire. Ces affaires biographiques ont leur importance, lorsque l'on connaît les thèmes abordés dans Aldébaran. Nous y reviendrons. Il se lance dans la bande dessinée début des années 80, en France. Plusieurs de ses travaux paraissent dans L'Echo des Savanes et Pilote. Avec le scénariste Rodolphe, il signe au début des années 90 sa première grande série : Trent. Ce n'est qu'en 1993 qu'il se lance dans son premier projet d'auteur : Aldébaran.

L'histoire

Aldébaran est une planète à 90% couverte d'eau. Elle a été colonisée il y a une centaine d'années par les terriens. Le contact entre Aldébaran et la Terre a été perdu très vite. Dans un petit village, sur cette planète, Marc, Kim et Nellie vivent avec insouciance leur adolescence, jusqu'au jour où leur village est détruit par un monstre marin : La Mantrisse.

L'Odyssée

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Plus qu'un récit de science fiction, les cinq tomes d'Aldébaran forment une épopée. On peut même parler d'un récit initiatique. Lors du premier tome, les deux personnages principaux, Marc et Kim, sont des gamins. Egoïstes, bornés, associables, en pleine crise, leurs échanges sont assez difficiles à supporter pour le lecteur. Ignorant l'évolution à venir, celui-ci pourra être tenté de refermer le premier tome sans en avoir terminé la lecture. A la fin du cinquième tome, ce sont des personnages littéralement transformés que l'on retrouve. Marc et Kim ont vieilli. Ils sont devenus adultes, et ça se voit tant physiquement qu'au niveau des conversations. Leur croissance a été accélérée par les épreuves qu'ils ont dû affronter. En refermant le dernier tome d'Aldébaran, on a l'impression d'avoir suivi les personnages jour après jour, pendant de longues années. De nombreuses séries, se déployant en un nombre autrement plus important d'albums, ne possèdent pas cette faculté d'entraîner le lecteur dans une évolution à la fois rapide et complexe. Aldébaran est une bande dessinée extrêmement fournie en dialogues. Les bulles sont souvent très chargées de texte. En finissant la série, on a du mal à croire que celle-ci n'est composée que de cinq volumes de quarante-huit pages ! Grâce à ce foisonnement de paroles, le lecteur en apprend beaucoup sur les protagonistes, assez nombreux : leurs peurs, leurs caractères, leurs évolutions, leurs motivations... Plus les volumes s'enchaînent et plus le mystère de la planète Aldéraban se désépaissit, laissant entrevoir d'incroyables qualités scénaristiques.

Scénario solide et provocateur

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Aux moments où l'on croit que le récit va tomber dans un certain consensualisme, Leo trouve toujours le moyen de nous surprendre. A certains moments, on est tentés de trouver l'action fade, prévisible. C'est alors qu'un événement audacieux vient renouveler en nous l'étonnement et l'intérêt. Il se passe dans Aldébaran des choses que l'on ne permet pas dans une BD grand public. Pour donner un exemple, à un moment, le héros doit amputer la main de l'une de ses amies avec la force de ses dents. Graphiquement, les scènes de violence ne sont pas esquivées, même si l'on ne tombe jamais dans la complaisance ou l'exagération gore. Aldébaran propose une brochette de personnages. On ne sait jamais lequel d'entre eux va surgir et à quel moment. Au début de l'aventure, il est impossible de prédire lequel d'entre eux aura une influence plus déterminante que l'autre dans le récit. Dans Aldébaran, tous les personnages partent sur le même pied d'égalité : ce sont des êtres humains, avec leurs peurs, leurs impuissances... Notre seule certitude, au bout de quelques dizaines de pages, est que ce Marc Sorensen est le héros : pas celui par qui tout arrive, ni celui qui, épée à la main, sort ces dames des situations les plus emberlificotées. Juste celui qui raconte, celui qui a été témoin. Moebius, dans la préface de l'édition intégrale, a écrit quelque chose de très révélateur à propos d'Aldébaran et de l'effet que la série a produit dans le monde de la SF : « Pas de délires postatomiques, pas de combats au canon laser dans le vide glacé, pas de mutants dotés de superpouvoirs. Non... Un village tranquille, un adolescent aux prises avec des problèmes d'adolescents ». L'un des thèmes principaux du scénario est l'amour. Pas l'amour idéalisé mais l'amour dans toutes ses contradictions, son caractère lunatique et ses excès. Certains lecteurs trouveront le thème traité d'une façon pleurnicharde et mièvre. D'autres retiendront une grande honnêteté, un scénario qui montre l'être humain dans toute sa complexité émotionnelle. Les dialogues ne soutiennent pas toujours cette crédibilité. Dans le premier tome, les personnages principaux, encore adolescents, ont une fâcheuse et irréelle tendance à s'auto-psychanalyser. Un exemple : Kim, qui, à treize ans, dans le premier tome, déclare : « Je suis d'accord que parfois j'exagère un peu, mais à mon âge, c'est compréhensible. Je traverse une période difficile : je ne suis pas encore une femme, et je ne suis plus une gamine, tu comprends ? C'est dur ! »

Erotisme sous-jacent ?

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Autre chose, à ranger dans la catégorie des points forts, cette fois-ci, le thème de la sexualité. Des sujets brûlants comme la sexualité préadolescente sont évoqués. Dans les premiers tomes, les personnages se découvrent. Marc perd sa virginité et Kim a ses premières règles. Aldébaran fait partie de ces rares BD qui, sans tomber dans la pornographie, n'éclipsent pas la vie sexuelle des personnages. Un érotisme est latent : Aldébaran est une planète au climat doux. Les personnages, qu'ils soient masculins ou féminins, sont très légèrement vêtus. Les aléas du scénario font aussi que le lecteur se demande, à chaque rencontre que fait le héros, si telle ou telle personne deviendra bien "la" partenaire. Cette particularité en rajoute au fait que l'on s'attache aux personnages présentés. Le lecteur nourrit des fantasmes, des préférences, des envies.

Planète Aldébaran

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Passons maintenant à l'un des aspects les plus époustouflants d'Aldéraban : son univers. Le monde créé est passionnant. Le lecteur, enchaînant les pages, est en quête d'indices, qui pourront lui permettre d'en savoir plus sur ce mystérieux monde qu'est Aldéraban. On se rend tout d'abord compte qu'il s'agit d'un monde mêlant les anachronismes, les contradictions. La population se déplace en bateau de bois, à voile, mais l'on peut aussi voir des revolvers, des fusils automatiques. Aldébaran semble être une terre vierge, boisée, où l'homme n'a pas encore d'empreintes. Pourtant, on apprend assez vite que le gouvernement a de très fortes emprises sur la population. Les vêtements ressemblent à ceux portés fin 20ème siècle mais le mode de vie, la démographie apparente, rappellent des temps beaucoup plus anciens. Le brassage des époques, au coeur de ce monde colonisé depuis seulement un siècle, contribue à la formation d'une atmosphère attachante et crédible. Plus impressionnantes encore, la faune et la flore. Leo a inventé toutes sortes d'arbres, de buissons... Toute la créativité de l'auteur s'exprime dans sa capacité à créer de nouvelles espèces d'animaux maritimes, terrestres et aériens : « l'oiseau javelot », le « Nestor », le « Witold »... Aldéraban est une planète meurtrie par la dictature fasciste. Ultra-controlée, patriarcale, la planète Aldéraban supporte une dictature qui impose d'aliénantes mesures : la musique est interdite, les femmes sont soumises à un système phallocratique dans lequel la procréation est une obligation. A l'instar d'un Robert Zemeckis, Leo sait faire rêver avec les thèmes universels du naufrage, de la survie, de la débrouille, de l'aventure... Même si le monde d'Aldéraban est impitoyable, le lecteur est véritablement immergé dans l'univers présenté et ne rêve que d'une chose : y pénétrer.

Quelques imperfections

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On a affaire à un dessin très statique avec, parfois, l'impression de feuilleter un roman-photo. Même si, entre le premier et le dernier album, la progression est effective, on peut constater les difficultés qu'a Leo à restituer graphiquement le visage humain, dans toutes ses nuances. Les expressions des personnages sont sous-traitées. Les grands amateurs d'effets de lumière devront aussi passer leur chemin. Leo ne prend pas du tout en compte, dans son dessin, les jeux d'ombre.
Le final est à l'image de la série : surprenant, inattendu. On évite l'écueil du happy end trop lisse. Par contre, la page d'Epilogue, à la fin du cinquième tome, en fait peut-être un peu trop. Elle donne dans le cliché du « et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants »... Peut-être aurait-il mieux valu laisser planer le mystère quant au devenir des personnages, quitte à déplaire aux adeptes du happy end bien huilé.

Aldébaran n'est pas une oeuvre de science-fiction habituelle. Elle insère dans sa démarche une grande dimension humaniste. Vers la fin de l'aventure, Kim déclare, dans une tirade qui n'est pas sans rappeler les paroles proférées par Chaplin dans Le Dictateur : « Je crois que la race humaine porte en elle une tare... Nous sommes si peu nombreux sur cette planète, nous pourrions vivre ici heureux et en paix : mais non, la violence et l'oppression sont présentes partout ». La série est avant tout une réflexion sur la condition humaine, un parcours initiatique à la découverte des sentiments. Malgré quelques petites imperfections, Aldébaran est une série qui place la barre très haut. Une aventure humaine à dévorer des yeux.


Pour ceux qui projettent d'acheter les albums d'Aldébaran, l'édition intégrale est vivement conseillée : les pochettes sont restituées au début de chaque épisode, la préface est signée Moebius et de très bon croquis sont présentés au début de l'ouvrage qui ne coûte que 33 euros.


Tome 1 : La Catastrophe (1994)
Tome 2 : La Blonde (1995)
Tome 3 : La photo (1996)
Tome 4 : Le groupe (1997)
Tome 5 : La créature (1998)

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