Il y eut une époque où les éditions Soleil n'étaient qu'une petite entreprise du sud de la France. Un scénariste d'alors, Christophe Arleston, rencontrait un certain succès avec son polar marseillais, Léo Loden. Ayant l'envie de changer de style et après une rencontre avec Didier Tarquin, dessinateur encore peu expérimenté, Arleston se lance dans un genre peu connu, l'héroic-fantasy. A ce moment là, personne ne pouvait imaginer que Lanfeust de Troy, la série née de cette collaboration, secouerait toute la bande dessinée française. Encore maintenant le spectre de Lanfeust hante nos librairies à l'heure où le second cycle est passé dans sa deuxième moitié. Pourquoi un tel engouement, pourquoi une telle influence ? C'est ce que nous allons tenter de décrypter ici dans ces quelques lignes.
Lanfeust est un jeune forgeron. Comme tous les habitants de Troy il est né avec un pouvoir unique, le sien sera de faire fondre le métal. Lié à C'Ian, la fille du sage de son village Nicolède, son destin d'homme simple semblait tout tracé. Mais l'aventure commence toujours quand on s'y attend le moins est très vite le jeune garçon se retrouve propulsé dans un périple contre un tyran en devenir, l'avenir du monde en jeu. Cependant, il ne sera pas seul dans sa quête, car Nicolède a une seconde fille, Cixi, au tempérament de feu. Puis, Hébus le sauvage troll, apprivoisé par un sortilège, sera la force brute du groupe. A eux cinq ils se lanceront dans une quête dont ils n'imaginent pas l'étendue, et qui les mènera aux quatre coins de Troy, à la recherche du Magohamoth, leur seule chance de vaincre le vil Thanos.
La principale force de la saga, c'est son univers. A une époque où la fantasy était encore relativement confidentielle, Arleston et Tarquin ont créé un monde immense. Au fil des huit tomes que constituent le premier cycle, les personnages visiteront bien des continents, rencontreront des personnages hauts en couleurs et séjourneront dans des villes toutes plus fantastiques les unes que les autres. Sans compter les créatures de cauchemar qui leur barreront la route. La grande force de Troy c'est sa cohérence. Impossible de savoir quelle quantité de données géographiques et démographiques était pensée du départ mais toujours est-il que tout se tient, formant un ensemble cohérent. On a envie de croire à cette planète, de s'y investir émotionnellement, et ça marche.
Car le scénario, aussi bien ficelé qu'il puisse être, ne révolutionne pas les codes narratifs du médium qu'est la bande dessinée. Les personnages n'ont pas de background et semblent ne pas avoir vécu avant le début de l'histoire, un défaut récurrent chez Arleston. Tous réduits à des stéréotypes, ils gagnent cependant en épaisseur au fil des volumes, pour devenir intéressants vers la fin du cycle. Comme Ythaq l'a prouvé récemment, c'est le personnage de la garce qui inspire le plus le scénariste, aussi Cixi est celle qui gagne le plus en profondeur. Ce qui lui vaudra d'ailleurs de rester au premier plan lors du second cycle. Le troll Hébus est une sorte de toon gore, outil narratif pour déblayer des hordes d'ennemis lors de grandes scènes de baston visuellement jouissives. Son rôle est aussi de fournir la plus grande partie de l'humour qui parsème le titre et qui a contribué au succès de la série. Rien d'étonnant donc à ce que soit lancée une série dérivée uniquement dédiée aux Trolls. L'intrigue quant à elle est peut être un poil trop linéaire, l'absence de passé aux personnages n'aidant pas vraiment. Mais le récit avance cependant avec un rythme effréné. Au fur et à mesure des tomes Arleston gagne en assurance et la série en audace. Les jeux de mots se font plus outranciers et la folie narrative prend parfois le pas sur le réalisme. Lanfeust de Troy se transforme alors en une sorte de montagnes russes jusqu'à une fin en apothéose, suivie par un épilogue pathétique, arrachant un ultime sourire au lecteur conquis.
Côté dessin l'évolution est encore plus fulgurante. Comparativement aujourd'hui le premier tome fait peine à voir. Visages grossiers, proportions changeantes et décors moyennement détaillés. Mais le rythme rapide de sortie des premiers tomes rode le dessinateur. Son trait se perfectionne, ses décors se font de plus en plus détaillés et surtout un vrai style commence à émerger. Il faudra plusieurs tomes mais les progrès sont là et le plaisir visuel prend tout son sens. Les designs recherchés de l'univers de Troy permettent une immersion plus grande encore tandis que se dégage peu à peu une imagerie propre à la série. Lanfeust de Troy a une identité visuelle, un gage de reconnaissance pour un public devenu accro. Au point que nombre d'auteurs, que ce soit chez Soleil ou ailleurs, reprennent à leur compte quelques tics graphiques de Tarquin. Peut être la meilleure preuve de la qualité de ses planches.
Il ne faut pas nier que ce qui a fait le succès de Lanfeust et de l'héroic fantasy en général était avant tout un bon timing. Comme l'Incal le fut en son temps, la série a réussi à capter un public qui se détournait des bandes dessinées qui n'arrivaient pas à leur proposer la nouveauté que désiraient tant les lecteurs. Malheureusement, si l'Incal à changé la façon d'imaginer et de concevoir la bande dessinée en tant qu'art et outil narratif, Lanfeust à popularisé la pop-corn BD. Bien ficelée, agréable à lire, mais sans révolutionner le médium en tant que tel. Au contraire, dans un effort désespéré de réitérer l'exploit, les éditeurs se seront lancés depuis dix ans dans des tentatives toutes plus ou moins ratées de recréer le phénomène, en inondant le marché de BD héroic-fantasy sans âme. Lanfeust de Troy à réussi à capter un public au moment où il se détournait des librairies, mais le neuvième art attend toujours le nouvel Incal.
Tome 1 - L'ivoire du Magohamoth (1994)
Tome 2 - Thanos l'incongru (1995)
Tome 3 - Castel Or-Azur (1996)
Tome 4 - Le paladin d'Eckmül (1996)
Tome 5 - Le frisson de l'Haruspice (1997)
Tome 6 - Cixi impératrice (1998)
Tome 7 - Les pétaures se cachent pour mourir (1999)
Tome 8 - La bête fabuleuse (2000)
Rick J. []

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