9/10Le Goût du chlore

/ Critique - écrit par riffhifi, le 13/07/2008
Notre verdict : 9/10 - Voir un talent échlore (Ecrivez votre critique)

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Le chlore, c'est dégueulasse. Mais Le goût du chlore, c'est excellent. La faute à un jeune auteur nommé Bastien Vivès.

Bastien Vivès s'est fait remarquer dès l'an dernier avec son album Elle(s) : Alice, Charlotte et Renaud ; sa nouvelle production s'inscrit également dans la collection KSTR de Casterman, et confirme largement le talent de l'auteur, qu'on s'attend à voir nager longtemps dans les eaux de la bande dessinée.

Le goût du chlore, c'est celui de la piscine publique que le héros se force à fréquenter sur les recommandations de son kiné. Mais quand on pèse quarante kilos tout mouillé, qu'on nage comme un fer à repasser et qu'on a une petite tête de poireau effarouché, on prend un plaisir tout relatif à aller s'enfermer dans ce cube de non-vie où les petits vieux, les souffreteux et les athlètes autistes viennent faire leurs exercices quotidiens. La belle inconnue qu'il croise régulièrement saura-t-elle Il a drôlement changé, Giscard !
Il a drôlement changé, Giscard !
l'inciter à aimer cette activité austère et son environnement sordide ?...

Deux personnages, à quelques rares exceptions près qui ne dépassent jamais le stade de l'apparition périphérique. Un seul décor, en-dehors de celui du kiné qui n'occupe que 3 pages sur 134. L'album suscite un sentiment quasiment claustrophobe, avec sa piscine carrelée monochrome (ou plus exactement, constituée d'un obsédant camaïeu de turquoise) et sa population en uniforme maillot noir / bonnet réglementaire. Dans ce contexte, impossible de ne pas être en pleine empathie avec le héros timide et complexé, et de ne pas se raccrocher comme lui à la bouée que constitue la jeune fille au bonnet Arena (product placement ?). Vivès, usant avec parcimonie des dialogues (délibérément anodins et saupoudrés - c'est mal - de quelques fautes d'orthographe), privilégie les longues séquences muettes, où les sentiments passent dans les regards, dans le tempo des longueurs effectuées sur l'eau ou sous l'eau... La narration est très libre et véritablement étonnante (qui oserait, comme à la page 50, occuper une planche entière à l'aide de quatre vues subjectives du plafond de la piscine ?), et le trait fin et virevoltant du dessinateur parvient aussi bien à saisir les expressions faciales avec délicatesse qu'à verser
dans la caricature tendre à la Sempé (page 23). Bravant toutes les conventions, le dessin est précis avec les visages et approximatif avec les détails : les carrelages sont tracés à main levée, et peuvent changer d'une case à l'autre (page 13, recomptez pour rire) ; comme si l'univers était fluctuant autour des personnages, et que seule leur relation apportait une cohérence à ce monde flou et aqueux dans lequel ils se retrouvent.

Passée la sensibilité avec laquelle les rapports entre les deux protagonistes sont décrits au cours de la majeure partie de l'album, les trente-cinq dernières pages deviennent une apnée pure et simple, donnant à l'histoire une force qui lui permet de persister à l'esprit longtemps après qu'on ait tourné la dernière page. Gageons que Bastien Vivès ne fait pas partie des auteurs qui boiront la tasse après leurs débuts chez KSTR...

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