9/10De cape et de crocs

/ Critique - écrit par Kei, le 22/04/2008
Notre verdict : 9/10 - Joie. Bonheur. Félicité. (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 5 minute(s) - 5 réactions

Un chef d'oeuvre incontestable, aussi drôle qu'intelligent, aussi bien écrit que dessiné. Il mérite une des premières places dans votre bibliothèque. Rien de moins.

Supposons que vous soyez sur une île déserte. Votre navire a fait naufrage, et en sus du jambon-beurre sauvé des eaux vous avez pu récupérer une série de bande dessinée. Ne soyons pas chiches et supposons que votre bateau avait à son bord toutes les bandes dessinées jamais produites. Quelle série choisiriez-vous ? Première option, loin d'être stupide : prendre une série affreusement longue et/ou verbieuse qui vous occupera une bonne partie de votre temps de cerveau disponible. Avantage : on en a pour longtemps (Un petit Thorgal en 30 volumes ne se digère pas si vite). Inconvénient : le niveau n'est pas toujours fantastique et vous vous rendrez vite compte qu'il est temps de fabriquer des meubles bancals que vous irez caler avec les volumes sus-cités, leur trouvant ainsi une utilité certaine. Seconde solution : se rabattre sur une série plus courte mais de très grande qualité. Une valeur sûre en somme, au rang desquels on trouve les noms que l'on sort en soirée pour bien montrer que la BD, c'est pas du flan : Blacksad, Persepolis, Bone, Le Combat ordinaire etc. Des noms qui résonnent agréablement à l'oreille du néophyte comme à celle de l'amateur éclairé. Mais il y a fort - parier que vous n'auriez pas pensé à De Cape et de crocs.

Ooooooooh !
Ooooooooh !
"Ah oui, mince, je l'avais oublié celui-là. Zut. Faut que je réfléchisse. Je peux changer de BD ? Allez quoi, sois sympa, je peux ?"

Oui, vous pouvez. Parce que je suis magnanime et que vous avez bons goûts.

Comme son nom l'indique, De Cape et de Crocs est une bande dessinée de cape et d'épées. Mais avec des crocs à la place des épées. Et des épées quand même. Les deux protagonistes principaux, Don Lope de Villalobos Y Sangrin et Armand Reynal de Maupertuis sont respectivement un loup et un renard, tout deux doués de parole et ayant un goût fort prononcé pour la bagarre, les rimes et les demoiselles en détresse. Trois fois hélas, ce n'est pas pour les beaux yeux de l'une d'entre elles qu'ils s'embarquent sur un vaisseau turc, mais par simple appât du gain. Le début d'une grande aventure qui leur fera rencontrer de preux chevaliers, des chevaliers moins preux, des janissaires philosophes et un lapin au grand coeur. Un voyage loufoque qui les mènera jusqu'à la lune, et sans doute au-delà.

Aaaaaaaah !
Aaaaaaaah !
Cette belle histoire, quoique particulièrement plaisante, n'en est pas moins un simple prétexte pour permettre aux deux auteurs de laisser libre cours à leur incontestable talent et à leur imagination débridée. Au dessin, Jean-Luc Masbou fait des merveilles. Son univers graphique est un grand mélange de ceux des pièces de Molière, des chevaliers de la table ronde et de celui du roman de Renart. Il emprunte à la culture populaire comme à la culture classique, digérant le tout pour nous servir sur un plateau des planches diablement colorées, foutrement expressives et merveilleusement comiques. Un simple coup d'oeil aux couvertures donne le ton, et il faudrait être un bien triste sire pour rester de marbre devant ces illustrations se distinguant aussi bien par la finesse du trait et le choix des couleurs que par leur composition. A défaut d'être sans peur, on pourra dire que le travail de Masbou est sans reproches.

Au scénario, c'est Alain Ayroles qui s'y colle avec un bonheur toujours constant, voire croissant. En tout cas pour le lecteur (ne présumons pas des sentiments des auteurs). Le bonhomme n'est pas vraiment un inconnu, puisqu'en dehors de la série dont il est ici question, il a scénarisé les planches de Garulfo, autre grand délire fabulo-médiéval, et s'est chargé de la traduction du fantastique Bone de Jeff Smith. On pourrait parler de son travail sur l'histoire, sur les multiples rebondissements et sur ce suspense qui tient le lecteur en haleine, mais on se fourvoyerait, principalement parce que le lecteur est plus occupé à masser ses zygomatiques crispés par un sourire continu et un rire plus qu'occasionnel qu'à se soucier du sort des personnages. Les situations fortement cocasses surgissent de toutes les pages, et les personnages fort en gueules n'en peuvent plus de déclamer des répliques cinglantes mâtinées d'une belle couche d'alexandrins. Si lors des premiers volumes ceux-ci se font rares et approximatifs, ils deviennent très vite un passage incontournable, une marque de fabrique, et se révèlent d'une qualité surprenante. D'autant plus que faire tenir quelques césures à l'hémistiche dans un phylactère n'a rien d'une promenade de santé. Mais haut les coeurs ! Ayroles et son amour certain du théâtre nous prouvent qu'il est tout à fait possible d'utiliser ce mode d'expression au sein du neuvième art. L'occasion peut-être pour certains prétendus philosophes de constater que la bande dessinée a fait du chemin depuis Gil Jourdan et La Patrouille des castors. Mais plus encore que les aventures farfelues des uns et le langage châtié et fleuri des mêmes uns, ce qui fait une grande partie de l'intérêt, ce sont les innombrables références au monde du théâtre (Molière en tête, mais on y trouve également Jean Rostand et son Cyrano, ou encore la Commedia dell'arte), de la littérature d'aventure et de la littérature classique et impertinente. Rabelais n'aurait très clairement pas renié le mélange, meme s'il aurait sans doute déploré la grande finesse des auteurs, qui réserve la compréhension totale de la bande dessinée à quelques élus n'ayant pas totalement oublié leurs lettres classiques. Les autres devront se contenter des références plus évidentes.

Et pour avoir dû moi aussi me contenter des références les plus évidentes, je dois avouer que c'est déjà sacrément bon.

Les amateurs du genre, les collectionneurs et les rigolos amusés par les joutes verbales à 12 pieds apprendront avec bonheur que la première édition du quatrième volume a été accompagnée d'une farce héroïque en un acte narrant la rencontre des deux héros.

Rah Lovely comme dirait l'autre, et puis c'est tout.


Liste des albums (mise à jour au 23 avril 2008) :

Tome 1 - Le secret du Janissaire (1995)
Tome 2 - Pavillon noir ! (1997)
Tome 3 - L'archipel du danger (1998)
Tome 4 - Le mystère de l'île étrange (2000)
Tome 5 - Jean Sans Lune (2000)
Tome 6 - Luna Incognita (2002)
Tome 7 - Chasseurs de chimères (2006)
Tome 8 - Le maître d'armes (2007)

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