L'histoire
Blacksad, le chat-détective toujours la clope au bec, vient reconnaître le cadavre de son ex-petite amie, la célèbre actrice, Natalia Wilford. Blacksad, en dépit des conseils du commissaire-berger-allemand Smirnov, va mener l'enquête...
Retour aux sources
Non, vous n'êtes pas en train de découvrir le synopsis d'une parodie de « Mickey Parade ». Comme dans la plupart des dessins animés ou bandes dessinées marqués par le sceau de la firme « Walt Disney », vous pourrez retrouver dans « Blacksad » des animaux aux particularités très humaines. Par contre, en ouvrant un livre produit par la bienheureuse et prospère firme hollywoodienne, il vous sera difficile de lire quoique ce soit en rapport avec le nazisme, la pédophilie ou le crime organisé... C'est là que « Blacksad » fait toute la différence. Le premier tome de la série, Quelque part entre les ombres, met en place le personnage principal, Blacksad, néo-Bogart, dans une intrigue et une atmosphère dignes des plus grands polars américains des années trente. Le second opus, Arctic-Nation, fait explicitement référence à l'Amérique du temps de la ségrégation. Le mélange humain-animal n'est pas nouveau mais s'impose avec une grande force. Préfigurent au style, tous genres et époques confondus, le médiéval Roman de Renart, les contes de Perrault et les fables de La Fontaine. Tout comme Blacksad, ces oeuvres proposaient, pour raconter des histoires bien humaines, de passer par l'allégorie animalière. Le 20ème siècle, recouvert presque tout entier par la firme Disney, s'est proposé d'entériner le procédé en le cantonnant à un public juvénile. Avec Blacksad, on assiste à une inattendue et fascinante résurrection du genre originel.
Hors du commun mais pas Hors concours
Si on limite son observation au petit monde de la bande dessinée, on remarque rapidement que Blacksad n'est pas la seule série se proposant d'aborder l'allégorie animalière. On connaît déjà des oeuvres comme De Capes et de Crocs (Masbou et Ayroles) ou Chaminou (l'épisode de « L'affaire Carotassis » de Yann et Bodart est peut-être le plus politisé). Et ces deux cas ne sont pas les seules séries à lister. Bien des bandes dessinées, d'hier et d'aujourd'hui, se proposent d'aborder l'humain par l'animal (ou l'inverse ?). Mais, objectivement, aucune ne peut soutenir la comparaison avec Blacksad, tant graphiquement que scénaristiquement. Guarnido fait beaucoup plus que poser des têtes d'animaux sur des corps humains, il réalise une véritable fusion entre les deux espèces que l'on peut oser comparer à celle effectuée pour La planète des singes de Burton. Un travail incroyable a été effectué sur la gestuelle des personnages de Blacksad. La silhouette, la couleur et la texture de la peau, la façon dont se placent les mains des différents protagonistes... Tout rappelle une fusion parfaite entre l'homme et l'animal. Dans le premier tome, la scène du « bar reptile » est, à ce niveau, très révélatrice. On y voit des reptiles en tout genre, crocodiles, iguanes, serpents, jouer au billard. Le travail effectué sur la gestuelle saute aux yeux. Ce même brassage humain-animal transparaît dans les dialogues qui mélangent références à l'humanité (« femme », « gars », « self-made-man ») et clins d'oeil à l'animalité (« rats », « lézard », « museau »). Pastiche du polar made in USA oblige, les personnages du premier tome sont extrêmement manichéens. Cet aspect est soutenu par le choix de la race des personnages. Le rat est fourbe, sale et trompeur, le berger allemand est le chef de la police, le cochon est un barman crasseux en marcel, le producteur de cinéma (« Zenuck », en référence à Zanuck, l'un des grands d'Hollywood) est une vieux phoque obèse et braillard...
Absence scénaristique ?
A sa sortie en 2000, Quelque part entre les ombres a fait beaucoup de bruit. Le premier tome de ce qui s'annonce être l'une des plus importantes séries à venir a beaucoup impressionné par la qualité de son univers graphique. On lui a cependant reproché une tare : son scénario. Beaucoup on trouvé que ce premier Blacksad ne trouvait de mérite que par sa performance graphique. Ceux là ont certainement oublié deux faits essentiels : Quelque part entre les ombres est un premier tome dit « d'exposition », c'est-à-dire qu'il se propose de présenter l'univers et les personnages qui vont faire la série. Avec un peu de recul, cela en devient d'ailleurs flagrant. Le lecteur se promène à divers endroits qui lui proposent d'observer les grands traits du monde inventé par Guarnido et Canales. Ensuite, il ne faut pas perdre de vue que ce premier tome est un hommage aux romans et films noirs américains. Si Blacksad verse dans la simplicité et le cliché, c'est tout simplement parce qu'il rend hommage à un genre empreint de ces caractéristiques. Le conte, l'allégorie animalière, le polar, ce sont les trois grands thèmes du premier tome. Dans une interview donnée à BdParadisio, Canales en atteste : « Dès le départ, il nous a semblé que le mélange entre les fables - quelque chose de très ancien et de traditionnel - et le cinéma ou le roman noir - davantage de notre temps, du 20ème siècle et plus moderne - était déjà un mélange assez intéressant et spectaculaire pour un premier album ». Arctic-Nation, le deuxième tome de la série, ne s'enferme pas dans l'hommage et aborde un sujet brûlant : le racisme et, par extension politique, le fascisme.
En pleine croissance
Arctic Nation s'ouvre sur une scène de crimes racistes. Dès les premières pages de ce second opus, on est plongé au coeur de ce qui semble être l'Amérique ségrégationniste des années 1950. D'un coté, « The Line », parti d'extrême droite en pleine ascension, prônant la suprématie de la race blanche, « pure comme la neige », et de l'autre, les « claws » espèces d'associations pro noires typées « Black Panther ». Les théories de la race aryenne et les actions du Ku Klux Klan à la sauce animalière. Même si le cadrage et la mise en scène sombre et silencieuse du premier opus, typique de l'hommage au polar façon 30's, passent ici à la trappe, le résultat n'en reste pas moins impressionnant narrativement. La plupart des lecteurs du premier opus seront d'ailleurs encore plus passionnés par Arctic Nation qui propose une intrigue très prenante, nerveuse et ficelée, qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page. On a rarement été aussi complet en juste une cinquantaine de planches. Avec Arctic-Nation, on trouve une série qui se pense et qui commence à s'articuler autour de certains thèmes. Apparaissant en filigrane dans Quelque part entre les ombres, la portée sociale de la série prend place dans le second volume. Apparaît aussi, dans Arctic-Nation, un nouveau personnage qui, semble-t-il, va devenir assez important : Weekly. Cette fouine puante apparaît comme le futur John Watson, aux cotés du déjà emblématique Sherlock-Blacksad. Weekly est un personnage très caricatural, c'est un peu le bouffon, le bon petit second. Son personnage, typé et habituel, peut-être vu comme redondant et énervant par certains lecteurs lassés du « cliché ». Sur l'ensemble des deux tomes, c'est peut-être le seul point faible que l'on peut trouver à Blacksad. En grattant bien, on peut regretter le traitement un peu léger du physique de certains figurants, sur quelques rares vignettes. Il faut vraiment vouloir chipoter...
Quelque part entre les ombres et Arctic-Nation sont deux albums qui promettent beaucoup. Blacksad s'annonce comme étant un « must », une série à suivre qui pourrait bien marquer profondément la bande dessinée des années 2000. Un troisième tome, intitulé Âme Rouge est en cours de préparation. Il traitera du maccarthysme et de la chasse aux sorcières dans l'Amérique post-seconde guerre mondiale. Ca promet !
iscarioth []

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