9/10Azrayen'

/ Critique - écrit par iscarioth, le 15/03/2005
Notre verdict : 9/10 - Il faut sauver le soldat Messonnier (Ecrivez votre critique)

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Azrayen' n'est pas une aventure, pas un conte de fée, pas une histoire d'amour. C'est une oeuvre de mémoire dans laquelle le personnage principal et héros est l'Algérie.

Giroud, le justicier à la plume

La guerre d'Algérie est, encore aujourd'hui, l'un des sujets les plus brûlants de l'histoire de France. Le cinéma a mis un certain temps à aborder le sujet sans rougir. Dans les années soixante, montrer l'Algérie, c'est amoral, c'est aller contre la politique de la France. Des films iront tout de même à l'encontre de ces braquages. Retenons Le Petit Soldat de Godard, Avoir vingt ans dans les Aurès de Vautier ou encore La Bataille d'Alger de Portecorvo. Azrayen' est la seule bande dessinée encore publiée de nos jours qui s'attaque à ce brûlant sujet qui continue d'énerver beaucoup de politiciens d'extrême droite et même de droite.
Giroud a toujours su donner la parole aux minorités silencieuses dans ses scénarios. Dans sa première grande série, Louis La Guigne, il révèle les horreurs de la première guerre mondiale, les "purges" françaises effectuées contre les anarchistes et les syndicalistes de tout poil. Dans divers albums de son Décalogue, le scénariste pointe du doigt des infamies de l'histoire comme l'intégrisme musulman, la collaboration vaticane ou le génocide arménien.  

L'histoire

Algérie, 1957. Au coeur de la guerre, une section de vingt-deux harkis commandée par le lieutenant Messonnier a disparu, avec armes et bagages, depuis deux semaines. L'Etat Major français est préoccupé. Le capitaine Valéra et ses hommes vont parcourir la Kabylie pour tenter de les retrouver. Ils sont aidés par la jeune Allilat, institutrice berbère qui fut l'amante du disparu.

Un travail d'historien

C'est un fait constatable dès les premières pages, Azrayen' n'est pas une oeuvre réalisée à la légère. Giroud, historien de formation, prend bien soin d'informer le lecteur sur le contexte du récit. Avant de se plonger dans l'histoire même, on peut lire une page récapitulant les événements ayant marqué l'Algérie de l'arrivée des colons français en 1830 jusqu'en 1957, date à laquelle débute l'action. Le deuxième tome a aussi été doté d'un appendice qui en dit plus sur la genèse de Azrayen', qui est en fait une bande dessinée inspirée de la vie du père du scénariste. Ceux qui connaissent le Décalogue le savent, Giroud n'est pas du genre à faire les choses à moitié. L'Algérie des années cinquante est véritablement ressuscitée sous la plume de Lax. On sent un travail sur les paysages, vêtements, couleurs et architectures très prononcé. Gage de qualité, Azrayen' est préfacé par Benjamin Stora, éminent professeur d'histoire du Maghreb à Paris. Azrayen', dans cette optique documentaire de reconstitution de la guerre d'Algérie sur fond de fiction, propose des dialogues en kabyle, parfois non traduits.

Aire Libre

Un contexte historique bien précis et marquant, une histoire d'amour sous-jacente... Le synopsis de Azrayen' n'est pas sans rappeler Le Sursis, ce fameux diptyque de Gibrat publié lui aussi dans la collection Aire Libre. Cette collection a pour particularité de laisser les auteurs développer une histoire librement, sans soucis de pagination. Les deux tomes de Azrayen' sont constitués d'environ une soixantaine de pages chacun. Le diptyque est l'un des joyaux de la collection Aire Libre qui compte tout de même quelques très solides réussites. Même s'il va encore plus loin que l'oeuvre de Gibrat au niveau critique, Azrayen' est tout aussi fin dans son analyse des rapports entre occupés et occupants. Ni les Algériens ni les soldats français ne sont diabolisés. C'est la guerre qui est montrée comme "diabolique". Un peu comme l'a fait Stone avec Platoon, Giroud dénonce les effets de déviance qu'apporte la guerre aux hommes. Des militaires qui abusent de leurs pouvoirs ou qui deviennent violents et agressifs avec des autochtones parfaitement innocents. La scène d'inspection, dans le premier tome d'Azrayen' n'est pas sans rappeler la scène du village dans Platoon. Les militaires se mettent à dos des populations neutres à cause de leur gâchette paranoïaque.

Riche en thèmes

Délibérément humain, Azrayen' multiplie les thèmes avec sensibilité et intelligence. Azrayen', c'est tout d'abord l'Algérie. Un Algérie meurtrie, bafouée, humiliée, au centre du récit. Terreur, meurtres, bavures, tortures, haines fratricides... Avec pudeur, toute la souffrance de ce pays en guerre est communiquée au lecteur. Azrayen' est habilement construit sur de nombreux flash-backs. Sur l'ensemble des deux tomes, on remonte dans la vie d'à peu près tous les algériens du récit. En scrutant le passé de chaque protagoniste, le lecteur est amené à comprendre pourquoi tel personnage a choisi le FLN plutôt que la France, ou l'inverse. Azrayen' nous présente les réalités d'une Algérie occupée et humiliée comme l'a été la France en 1940. Soumission ou résistance. Mais Azrayen' c'est aussi un constat social. Le diptyque nous montre les ghettos, l'exploitation colonialiste encore affamante et flagrante lors de ces dernières années d'occupation. Les barbaries des moeurs kabyles sont aussi abordées. Azrayen' pose le problème des droits de la femme maghrébine. Entre familles, les femmes sont données en mariage comme s'échangent les marchandises. Elles subissent la violence conjugale, n'ont pas leur mot à dire et les cas d'adultère peuvent être punis par la mise à mort. « A quoi bon un pays débarrassé de l'occupant s'il y règne encore la tyrannie des coutumes et des barbaries d'un autre âge ? » lance un des personnages. La solution n'est certainement pas à chercher du côté de la France. Dans le premier tome, Takhlit crache aux Français : « C'est vous qui parlez de civilisation ? Vous qui rasez des villages entiers ? Vous qui déportez leurs habitants dans des camps immondes ? Vous qui torturez les patriotes dans le secret de vos caves ? ». La quête pour retrouver le lieutenant Messonier et ses hommes n'est en fait qu'un prétexte pour explorer une Kabylie en guerre. En compagnie du capitaine Valéra et de ses hommes, le lecteur ratisse une Algérie qui souffre. Sur le chemin, il recueille une à une toutes les horreurs de la guerre et s'immerge dans un conflit dont on parle trop peu.

Plein les yeux

Le travail de Christian Lacroix, dit Lax, pour ce diptyque, est ébouriffant. Son style marque beaucoup. Un peu comme Pont, mais avec plus d'expérience, Lax sait conférer à ses regards beaucoup de caractère. Son trait caricature beaucoup les visages. Il est incroyable de voir à quel point Lax sait donner toute sa force expressive à un personnage. Si Azrayen' est un diptyque si poignant, si criant de vérité, c'est sans aucun doute grâce aux dialogues au vitriol habilement composés par Giroud mais c'est aussi et surtout grâce à la force expressive qui se dégage du visage des personnages. En plus de cela, Lax est un dessinateur qui a le sens de la foule et donc du détail. Jamais un arrière plan n'est négligé. On peut passer de longues minutes à scruter des yeux de véritables "scènes de genre". La scène du marché, au début du premier tome, est une apothéose graphique. Les couleurs pourpres, chaudes, orangées, un dessin qui fourmille de détails, des visages débordants de caractère... Les scènes paysagères sont aussi très réussies. Regardez un peu ces montagnes, page 17 du deuxième tome. Lax, en plus du dessin, assure aussi la coloration. Et sa mise en couleur est en tout point remarquable. Des idées novatrices dans la coloration viennent décupler le lyrisme de certaines scènes comme ce fond étoilé, page 21 du premier tome, transperçant les personnages. La couleur nous permet de nous immerger complètement dans l'histoire proposée. La progression de l'armée est décrite par des couleurs poussiéreuses et brunes, tandis que les scènes de flash-back sont souvent rougeâtres, parfois angoissantes.


Azrayen' n'est pas une aventure, pas un conte de fée, pas une histoire d'amour. C'est une oeuvre de mémoire dans laquelle le personnage principal et héros est l'Algérie. Beaucoup sont venus chercher chez Azrayen' des péripéties rocambolesques et des coups de théâtre. Ils se sont souvent ennuyés.

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