8/10Les Aventures de Blake et Mortimer - Edgar P. Jacobs

/ Critique - écrit par riffhifi, le 17/06/2007
Notre verdict : 8/10 - Olrik hunters (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 6 minute(s) - 8 réactions

De 1946 à 1990 : les années Edgar P. Jacobs

Si le cinéma s’était penché sur leur cas dans les années 70, ils auraient été interprétés à merveille par Sean Connery et Roger Moore. Le professeur Philip Mortimer et le capitaine Francis Blake, les britanniques les plus belges de l’histoire de la bande dessinée, ont vu le jour il y a plus de soixante ans sous la plume et le crayon du quadragénaire Edgar Pierre Jacobs.
Passionné d’opéra, Jacobs a fait une entrée tardive dans le monde de la bande dessinée, travaillant d’abord comme assistant de Hergé sur Tintin (le vrai). En 1946, on lui demande de créer une histoire à suivre pour Tintin (le magazine, vous suivez ?). Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Edgar P. Jacobs n’hésite pas un instant à conter la troisième…

Le secret de l'Espadon (1946)
Le secret de l'Espadon (1946)
Première époque : les sagas à épisodes

Lu aujourd’hui, Le secret de l’Espadon (3 tomes) paraît non seulement daté dans sa narration (de fréquentes pleines pages servent à récapituler l’intrigue pour les lecteurs qui auraient raté les épisodes précédents) mais également assez choquant par son racisme latent ; bien que reflétant la mentalité de l’époque, et la peur réelle de ce que l’on appelait le Péril Jaune, il est un peu pénible avec le recul d’y voir les « Jaunes » s’exprimer à coups de « Meurs, chien d’étranger », et les habitants du Moyen-Orient à coups de « Oui, Sahib » serviles. Contrairement à Hergé avec ses premiers Tintin, Edgar P. Jacobs s’est néanmoins abstenu de revisiter cet album dans le cadre d’une réédition ultérieure. Les dessins et l’esprit restent tels qu’ils étaient à l’époque, ce qui a au moins le mérite de constituer un témoignage intéressant.
L’album est par ailleurs assez passionnant, fourmillant de rebondissements certes croquignolets mais enchaînés à un rythme haletant, et traversés de scènes de combats aériens vraiment splendides. Les deux héros, comme souvent lors d’une première aventure, changent largement d’apparence entre le début du premier tome et la fin du troisième, où ils adoptent enfin l’aspect qu’on leur connaît aujourd’hui. On peut toutefois noter que le personnage d’Olrik, le véritable méchant de l’histoire (qui en cela vole la vedette aux « Jaunes » sus-cités), trouve dès les premières cases son apparence définitive. Ce qui n’est pas surprenant lorsqu’on sait qu’il était dessiné selon les propres traits de Edgar P. Jacobs…

La deuxième aventure de Blake et Mortimer, Le mystère de la grande pyramide, ne dure plus que deux tomes et emmène les deux compères dans la lointaine Egypte. Nous sommes en 1950, et Jacobs a trouvé le style qui sied à sa série. En parfait pratiquant de la technique typiquement belge de la ligne claire, il se contente cependant d’une approche un peu trop « Hergé », sans appliquer d’ombre à ses personnages qui, il est vrai, se font chauffer la calebasse par le soleil de Gizeh.
On y retrouve, comme dans tous les albums suivants (à l’exception du Piège diabolique) le colonel Olrik en vilain pas beau, cette fois assisté de son fidèle gorille Sharkey. On peut remarquer que son grade de colonel, qui se justifiait dans Le secret de l’Espadon, n’est plus qu’un snobisme par la suite.

La Marque Jaune (1953)
La Marque Jaune (1953)
Le tournant : La Marque Jaune

Pour beaucoup de gens, et à juste titre, La Marque Jaune (1953) est le meilleur album de Blake et Mortimer. Pour la première fois, tous les ingrédients qui en font une série culte se trouvent réunis : l’atmosphère londonienne qui enveloppe les personnages perdus dans le fog, le contexte scientifico-policier, le travail de composition des images quasi-maniaque qui fit la réputation de son auteur sont autant d’éléments qui rendent inaltérable le plaisir procuré par cette bande dessinée incontournable. Le travail sur les couleurs est lui aussi étonnant : combien de gens peuvent se vanter de rendre aussi attirantes des images baignées exclusivement de jaune et de gris ?..
Par ailleurs, le rôle du colonel Olrik y est particulièrement inhabituel : Edgar P. Jacobs voue décidément un intérêt tout particulier à son double de papier…
Au début des années 2000, une adaptation cinématographique de La Marque Jaune a été annoncée puis annulée par le réalisateur James Huth (qui s’est depuis rendu coupable de Brice de Nice). On l’a échappé belle…

Philip Mortimer et Francis Blake
Philip Mortimer et Francis Blake
Deuxième époque : les aventures à la mode

Ayant raffiné sa patte, Jacobs s’attaque aux aventures suivantes, en un seul tome chacune : L’énigme de l’Atlantide (1955), S.O.S. Météores (1958), Le piège diabolique (1960) et L’affaire du collier (1965) témoignent tous les quatre de la volonté de leur auteur de satisfaire aux goûts de son époque tout en restant fidèle à l’esprit de ses personnages. C’est ainsi qu’il les confronte aux phénomènes que le cinéma de science-fiction affectionne : voyage dans le temps, découverte d’un monde perdu ; tout en se réservant le droit de les ramener à une affaire plus sobrement policière, plus intime presque, dans L’affaire du collier. Ce dernier album expose d’ailleurs sur sa couverture le personnage de Olrik triomphant. Francis Blake, tout capitaine du MI5 qu’il soit, n’a jamais eu droit à ce jour à une couverture en solo…

Les 3 formules du professeur Sato (1977-1990)
Les 3 formules du
professeur Sato (1977-1990)
La fin : Les 3 formules du professeur Satō

La dernière aventure de Blake et Mortimer naîtra d’un accouchement extrêmement douloureux. Commencé en 1967, le premier tome des 3 formules du professeur Satō ne sera terminé et édité qu’en 1977. Edgar P. Jacobs, souffrant de graves problèmes de santé, ne parvient pas à achever le tome 2 : il le laisse au stade des crayonnés. Le projet traîne jusqu’à sa mort en février 1987. Les éditions Blake et Mortimer, soucieuses de mener à leur terme l’œuvre commencée (et de satisfaire les lecteurs qui commencent à s’impatienter sérieusement), demandent à Bob De Moor, dessinateur belge respecté (et lui-même ancien collaborateur de Hergé), d’achever le tome 2, intitulé Mortimer contre Mortimer. Ce dernier opus, cosigné de feu Jacobs et de Bob De Moor, rencontre bien entendu un succès monstre lors de sa parution en 1990.
Objectivement, ce double album n’est pas la plus grande réussite de la série. Malgré une intrigue intéressante à base de clonage, les dessins font preuve d’une rigueur largement revue à la baisse, et l’histoire comporte quelques trous béants dans les dernières planches. Toutefois, la valeur historique de cette aventure (et le fait qu’il lui ait fallu plus de 20 ans pour voir le jour) la rend incontestablement attachante.

Contrairement à Hergé, Edgar P. Jacobs ne s’est jamais opposé à ce que ses personnages lui survivent. C’est pourquoi de nouveaux albums atteignent aujourd’hui encore les librairies…

Lire l'article sur les successeurs de E.P. Jacobs


Tome 1 - Le secret de l'Espadon 1ère partie
(1946)
Tome 2 - Le secret de l'Espadon 2ème partie (1946)
Tome 3 - Le secret de l'Espadon 3ème partie (1946)
Tome 4 - Le mystère de la grande pyramide 1ère partie (1950)
Tome 5 - Le mystère de la grande pyramide 2ème partie (1950)
Tome 6 - La marque jaune (1953)
Tome 7 - L'énigme de l'Atlantide (1955)
Tome 8 - SOS Météores (1958)
Tome 9 - Le piège diabolique (1960)
Tome 10 - L'affaire du collier (1965)
Tome 11 - Les 3 formules du professeur Satô 1ère partie (1977)
Tome 12 - Les 3 formules du professeur Satô 2ème partie (1990)

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