2009. A ma gauche, Achille Talon, érudit au gros nez créé en 1963 par Greg, dans son 48ème tome intitulé Achille Talon n'arrête pas le progrès ; à ma droite, Agrippine, adolescente larvesque et contrariante inventée en 1988 par Claire Bretécher, dans son 8ème tome appelé Agrippine déconfite. Le premier pèse un quintal les jours de diète, la deuxième doit faire 40 kilos toute mouillée. Pourtant, c'est bien l'éternelle ado qui sort gagnante du duel qui oppose les deux sorties du mois, grâce à la patte toujours sûre de son auteur et à ses dialogues pittoresques. 
Achille Talon : « Commerçant ! Il me faut la plus puissante de vos machines. Quelque chose apte à ridiculiser Attila lui-même. Je veux un monstre, un Béhémoth, un cauchemar de botaniste. Le budget est illimité, je suis d'humeur dépensière : c'est pour rabattre le caquet d'un cuistre. »
Les deux héros doivent leur patronyme à une figure marquante de l'antiquité : Agrippine la jeune a vécu un peu après Jésus-Christ et s'est faite occire par Néron, tandis qu'Achille et son talon vulnérable faisaient partie des protagonistes de la légendaire guerre de Troie. A l'instar de leur modèle, Achille et Agrippine appartiennent respectivement à la légende et à la réalité. S'ils partagent la caractéristique de ne jamais vieillir (heureusement, car dans le cas contraire le premier aurait 85 ans et la deuxième 37 ans - ce qui est excessif pour une ado), leur environnement est en revanche bien différent : Agrippine vit dans un présent dont elle se fait l'écho bruyant, alors que Talon et son voisin Lefuneste, chez Greg, vivent dans un monde assez difficile à dater, qui peut être celui des années 60 comme celui des années 2000, et ont moins pour vocation de croquer leur époque que de titiller l'esprit du lecteur à travers leurs interminables joutes orales. Première erreur de Pierre Veys, scénariste depuis le tome précédent : vouloir situer la série de nos jours, télévision et téléphones portables à l'appui ; une fausse bonne idée qui sent le forcing, de la même façon que le travestissement de Talon en Rohn Jambo (haha, trop drôle, vous saisissez ? Rohn Jambo !), qui s'avère d'une inutilité encore plus totale que les épisodes "Sherlock Holmes" du tome 47. Autre erreur, plus visible encore que dans l'album précédent : cultiver le respect du mythe plutôt que de s'activer à la recherche du gag drôle. Du coup, on se bouffe tous les personnages récurrents à longueur de pages, on traverse quelques tirades écrites "à la Greg" (mais trop courtes !), on subit une bonne centaine d'usages du mot "cuistre"... sans pour autant décocher plus qu'un sourire fatigué de temps à autre. Veys et Moski ont vu Rambo, 2001 l'odyssée de l'espace et Les tontons flingueurs, on est content pour eux mais on ne rit pas pour autant à la simple évocation des classiques. Quelques rares rais de lumière viennent traverser l'album, comme cette histoire de don du sang ou deux-trois trouvailles au détour d'un dialogue. Mais rien ne vient justifier d'encombrer ses étagères déjà fragilisées par la présence des 40 "vrais" tomes d'Achille Talon, dont l'ersatz actuel n'a de talonnesque que la forme. Et encore, Moski accuse une légère baisse de fidélité et de rigueur par rapport à Achille Talon crève l'écran.
Agrippine : « D'ailleurs je m'en bats le point G de ces boots, trop nazes, vulgos, bonnes pour gniasses à lèvres en saucisses. »
Un point de jonction permet de passer de la fin d'Achille Talon à l'ouverture d'Agrippine : le tatou, animal en voie d'extinction évoqué dans les deux albums. 
Mais ici, Claire Bretécher pilote elle-même sa création, qui a ceci de commun avec Talon qu'elle possède son propre langage, fait de véritables mots assemblés en une tambouille inimitable que l'on ne croise nulle part ailleurs. Agrippine et sa famille étant plus adepte de la vulgarité que Talon, on pense d'avantage à San-Antonio et à ses expressions fleuries, ses métaphores dithyrambiques et ses insultes scabreuses. C'est avec une passion du phrasé et une réelle volonté de faire rire que l'auteur produit ses albums : les cinq ans écoulés depuis le tome précédent (Allergies), et le nombre de pages atypique d'Agrippine déconfite (51) rappellent que Bretécher prend le temps qu'elle veut pour fournir son public en nouveauté, et qu'elle le fait à sa manière et à son rythme. Cette liberté est tangible dans l'album, qui parvient à la fois à partir dans tous les sens et à révéler une réelle cohérence, tout en se révélant furieusement drôle à chaque case. Il est question de divorce, de la mort, du chômage, de la vieillesse et de la jeunesse, mais rien n'est jamais assené, pédagogique ni démago. Tout est rigolo et léger, jusqu'aux scènes finalement assez gratuites qui mettent en scène l'arrière-grand-mère Zonzon, découverte dans Agrippine et l'ancêtre. Une grosse tranche de rire et une lecture réjouissante.
D'un côté, Claire Bretécher livre un album conçu avec des idées, de la passion et une drôlerie intacte ; de l'autre, Veys et Moski semblent avoir travaillé avec une date de sortie, un cahier des charges, une pile de papiers blancs et un thermos de café. Au vu de l'énergie déployée dans les pages d'Agrippine, on se demande même si ce n'est pas Bretécher qui aurait sifflé le café.
riffhifi []

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