Soleil : A faire peur T2, L'inca blanc T1
Bande Dessinée / Critique - écrit par plienard, le 06/07/2026
A faire peur – Tome 2 : L’apiculteur – note : 7,5/10
Avec L'Apiculteur, troisième épisode de la série À faire peur, le duo Ingrid Chabbert et Lylian confirme son ambition : proposer des récits d'horreur accessibles à un jeune public tout en abordant des thématiques plus profondes qu'il n'y paraît. Après les monstres de la forêt et les terreurs d'une fête foraine maudite, l'action se déplace cette fois dans un univers aussi fascinant qu'inquiétant : celui des abeilles. Un décor original qui permet aux auteurs de renouveler la formule sans perdre l'identité de la série.
L'histoire suit Élise, une fillette discrète et réservée qui accompagne ses parents lors d'une visite chez un vieil apiculteur. Ces derniers cherchent à récupérer sa propriété malgré son refus catégorique. Lorsque la famille quitte les lieux, une nuée d'abeilles les attaque mystérieusement. Pour sauver ses parents, Élise se retrouve plongée dans une ruche gigantesque et monstrueuse, guidée par son amie imaginaire. Ce point de départ, à la fois fantastique et symbolique, ouvre la voie à une aventure initiatique particulièrement réussie.
L'une des forces majeures de cet album réside dans son traitement du personnage principal. Contrairement aux héros plus impulsifs rencontrés dans les tomes précédents, Élise avance avec ses doutes, ses peurs et sa timidité. Son parcours prend ainsi la forme d'un véritable apprentissage du courage. Les auteurs rappellent que l'héroïsme ne consiste pas forcément à être fort ou téméraire, mais à agir malgré ses craintes. Cette dimension psychologique apporte une profondeur bienvenue à un récit qui aurait pu se contenter d'enchaîner les péripéties horrifiques.
Le scénario développe également un sous-texte particulièrement intéressant autour de la cupidité et du rapport à la nature. Le conflit initial entre les parents d'Élise et le vieil apiculteur dépasse rapidement le simple différend foncier. Les abeilles apparaissent comme les gardiennes d'un équilibre menacé par l'avidité humaine. Sans jamais sombrer dans le discours écologique appuyé, l'album délivre un message clair sur le respect du vivant et les conséquences de certaines attitudes prédatrices.
Visuellement, Paul Drouin continue d'imposer son style dynamique et expressif. Les séquences se déroulant dans la ruche constituent les moments les plus impressionnants de l'album. Les galeries labyrinthiques, les essaims monstrueux et les créatures hybrides composent un univers à la fois merveilleux et cauchemardesque. Les couleurs de Cyril Vincent renforcent cette ambiance étrange en alternant les tonalités chaleureuses du miel et les ombres inquiétantes qui envahissent progressivement le récit.
L'album réussit surtout à maintenir un équilibre délicat entre aventure et frissons. Les jeunes lecteurs trouveront leur compte dans les scènes de tension et les créatures inquiétantes, tandis que les adultes pourront apprécier les thèmes sous-jacents et la construction symbolique du récit. Cette double lecture constitue sans doute l'une des qualités les plus remarquables de la série.
On pourra toutefois regretter un format toujours aussi court. Comme dans les précédents tomes, certaines idées auraient gagné à être davantage développées. L'univers de Trouillensac reste volontairement mystérieux, mais la multiplication des concepts fascinants laisse parfois le lecteur sur sa faim. Quelques pages supplémentaires auraient permis d'explorer plus en profondeur les origines de cette ville où les cauchemars semblent prendre vie.
Avec L'Apiculteur, À faire peur poursuit néanmoins sa montée en puissance. Plus maîtrisé dans ses thématiques et plus original dans son cadre que les épisodes précédents, ce troisième tome démontre que la série ne se contente pas d'aligner des histoires de monstres. Elle construit progressivement un univers cohérent où chaque peur révèle une facette de l'être humain. Un album réussi qui confirme le potentiel de cette collection horrifique jeunesse des Éditions Soleil.
L’inca blanc – Tome 1 : Le Yuraq runa – note : 6,5/10
Avec Le Yuraq Runa, Serge Perrotin et Alberto Foche inaugurent une série d’aventure historique qui s’appuie sur un point de départ aussi intrigant qu’original : comment un jeune Bavarois du XVIe siècle a-t-il pu devenir le dernier souverain d’un empire inca au cœur de l’Amazonie ? Dès les premières pages, l’album mélange grande Histoire, destin individuel et choc des civilisations dans une fresque qui évoque autant le roman d’aventures classique que le récit initiatique.

© Soleil 2026.
L’histoire débute en 1641 lorsque Werner de Hoock, au retour d’une mission scientifique pour la couronne espagnole, rencontre en Amazonie un vieil Européen nommé Hans. Celui-ci affirme être devenu le Yuraq Runa, le dernier souverain de l’empire inca. Le récit bascule alors dans un long retour en arrière qui nous ramène en Bavière, plusieurs décennies plus tôt, afin de comprendre comment un simple villageois allemand a pu connaître un destin aussi extraordinaire.
L’un des thèmes majeurs de ce premier tome est celui de la construction de l’identité. Au départ, Hans n’a rien d’un héros. C’est un jeune homme ordinaire dont l’existence bascule à la suite d’un drame personnel. Les auteurs montrent comment la violence de l'époque transforme progressivement son regard sur le monde. Lorsqu'il rejoint les armées protestantes engagées dans les conflits religieux qui déchirent l'Europe, il croit trouver un moyen d'assouvir sa vengeance. Mais cette quête le confronte surtout à l'absurdité de la guerre.
À travers ce parcours, Perrotin développe une réflexion intéressante sur les identités imposées. Hans est successivement paysan, soldat, fugitif puis naufragé. À chaque étape, il doit réinventer sa place dans le monde. Cette évolution annonce déjà le personnage qu'il deviendra plus tard : un homme capable de franchir les frontières culturelles et de se reconstruire loin de ses origines.

© Soleil 2026.
Un autre aspect particulièrement réussi concerne la réflexion sur les conséquences des guerres de religion. La première partie du récit se déroule dans une Europe encore marquée par les affrontements confessionnels. Les auteurs ne s'attardent pas sur les détails historiques pour eux-mêmes ; ils montrent surtout comment les conflits idéologiques broient les individus. Hans s'engage animé par la colère, mais découvre rapidement que la violence ne produit que davantage de violence.
Cette désillusion constitue l'un des moteurs psychologiques du personnage. Elle explique en partie pourquoi il sera plus réceptif à d'autres visions du monde lorsqu'il quittera l'Europe. L'album suggère ainsi que le voyage géographique s'accompagne d'un véritable déplacement intellectuel et moral.
Le thème de la rencontre entre les cultures se dessine déjà en filigrane. Bien que ce premier volume serve principalement à raconter les origines de Hans, les dernières séquences annoncent la découverte du monde inca. Loin de présenter les peuples autochtones comme un simple décor exotique, le scénario laisse entrevoir une civilisation survivante qui possède sa propre histoire, ses propres résistances et sa propre vision du monde.
Graphiquement, Alberto Foche se montre particulièrement à l'aise dans les scènes d'aventure. Son dessin réaliste restitue avec soin les paysages européens comme les environnements plus sauvages qui apparaissent ensuite. Les séquences militaires bénéficient d'un découpage dynamique, tandis que les scènes plus intimistes accordent une grande place aux expressions des personnages. Cette attention aux visages permet de suivre l'évolution psychologique de Hans sans que le scénario ait besoin de la souligner constamment.
Les couleurs de Simon Champelovier accompagnent efficacement cette progression. Les ambiances froides et sombres de l'Europe en guerre contrastent avec les promesses d'évasion et de mystère associées aux territoires du Nouveau Monde. Ce contraste visuel renforce le sentiment de basculement qui traverse tout l'album.
Au final, Le Yuraq Runa fonctionne avant tout comme le récit d'une métamorphose. Plus qu'une simple aventure historique, ce premier tome raconte la naissance d'un homme nouveau à travers l'épreuve de la guerre, de l'exil et de la perte. En mêlant rigueur historique, souffle romanesque et réflexion sur l'identité, Serge Perrotin pose les bases d'une série ambitieuse qui semble vouloir explorer autant le destin d'un individu que celui d'un empire disparu.
Une entrée en matière prometteuse qui séduit par son ampleur narrative et par son refus des simplifications, tout en donnant envie de découvrir comment Hans deviendra réellement ce mystérieux Inca blanc dont la légende ouvre l'album.

Les couvertures des 2 albums - © Soleil 2026.