Les enfants cachés et Altermonde

/ Critique - écrit par Cirriana, le 15/01/2026

Les enfants cachés

Paroles d’étoiles, adapté du livre de Jean-Pierre Guéno par Serge Le Tendre, est un album nécessaire. Pas important. Nécessaire. Parce qu’il ne raconte pas “la” Shoah, mais des enfances brisées, des peurs muettes, des vies suspendues dans l’attente, la fuite et le mensonge pour survivre. À travers les voix de sept enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrage met à nu l’incompréhension totale dans laquelle ces enfants ont été plongés : incompréhension face aux rafles, aux départs précipités, aux silences des adultes, aux regards qui changent. Incompréhension aussi face à une persécution dont ils ne saisissent pas le sens. Et surtout, incompréhension face à la survie elle-même : pourquoi eux ? pourquoi pas les autres ? Cette culpabilité du survivant traverse chaque page comme une plaie ouverte.

L’album ne cherche jamais à édulcorer. Il montre aussi la lâcheté ordinaire, les ambiguïtés, les violences dissimulées derrière les façades respectables. Tous n’étaient pas des bourreaux, mais beaucoup n’étaient pas des sauveurs. Et c’est précisément cette zone grise, inconfortable, que cette bande dessinée ose regarder en face.

La force du livre tient autant aux textes qu’aux dessins. Chaque histoire, portée par un artiste différent, impose une émotion brute, sans effets inutiles. Les visages, les corps, les silences disent autant que les mots. On ne lit pas cet album, on le traverse. Et on n’en sort pas indemne.

Bref, Paroles d’étoiles c'est une œuvre de mémoire, de transmission et de responsabilité. Et que l’oubli, lui, n’est jamais innocent.

Altermonde 

Altermonde, paru aux Humanoïdes Associés, l’adaptation en bande dessinée du roman eponyme est une œuvre de science-fiction engagée qui dérange… et qui tappe sur l'épaule en disant "c'est possible ce scénario".

Nous sommes projetés dans une Europe ravagée par le réchauffement climatique, où les murs se sont dressés entre un Nord qui tente de se protéger du grand nord et un Sud condamné à l’exode. La crise écologique, la crise migratoire et la gestion politicienne à courte vue s’entremêlent dans un univers d’un réalisme glaçant, tant il semble être le prolongement logique de notre présent.

En France, dans une centaine d’années, les incendies sont devenus monnaie courante. Des feux immenses, incontrôlables, qui dévorent les villes entières, ne laissant derrière eux ni ruines, ni survivants, ni espoir. Les mégafeux ne sont plus des catastrophes exceptionnelles : ils sont la norme. Et c’est dans ce monde que nous suivons une famille lyonnaise, persuadée d’être protégée derrière les murs, à l’abri des flux migratoires… jusqu’au jour où tout s’effondre.

Forcés de fuir, sans ressources, ils prennent la route de Marseille, dernier refuge supposé. Mais là-bas, ils découvrent une réalité brutale : ils deviennent à leur tour des indésirables, perçus comme des parasites, rejetés par un système qui ne veut plus de personne. Ce renversement de point de vue est l’un des grands tours de force de l’œuvre : en quelques pages, le lecteur est placé du côté de ceux que l’on stigmatise, que l’on méprise, que l’on abandonne.

Le scénario est d’une efficacité redoutable. Il ne moralise jamais lourdement, il montre. Il laisse les situations parler d’elles-mêmes, et c’est précisément ce qui rend la lecture intéressante. Chaque décision politique, chaque mur, chaque contrôle, chaque refus d’aide résonne avec une violence sourde : des villes calcinées, des paysages asphyxiés, une atmosphère permanente de tension et de fin du monde. On ressent la chaleur, la poussière, la fatigue, la peur. 

Bref, une BD qui interroge notre rapport à l’écologie, à l’accueil, à la solidarité, à la responsabilité politique. Une œuvre qui ose poser une question dérangeante : et si demain, c’était nous, les migrants ?