8/10Si je t'écris ...

/ Critique - écrit par plienard, le 04/07/2026
Notre verdict : 8/10 - Récit de vacances

Avec Si je t’écris…, Vincent Zabus et Denis Bodart signent un récit d’une grande délicatesse sur ces étés d’enfance qui paraissent d’abord baignés de lumière avant de révéler, peu à peu, leurs fêlures invisibles. Sous ses airs de chronique nostalgique des vacances en bord de mer dans les années 70, l’album déploie en réalité une réflexion bouleversante sur le deuil, la mémoire et le passage à l’âge adulte.

Le point de départ paraît simple : Louis, devenu père de famille, retourne dans la maison de vacances de son enfance. Mais ce retour agit comme un détonateur : Les souvenirs ressurgissent par fragments — les jeux sur la plage, les repas familiaux, les superstitions autour d’une mystérieuse maison perchée sur la falaise — jusqu’à recomposer une semaine décisive, celle où l’enfance s’est brutalement fissurée. Zabus excelle justement dans cette manière de raconter les traumatismes sans jamais les surexposer. Le drame reste longtemps en périphérie du récit, tapi derrière les rires et les habitudes estivales, comme ces douleurs familiales que chacun contourne sans parvenir à les nommer.


© Dupuis 2026.

 

L’un des grands thèmes de l’album est évidemment le deuil, mais traité avec une rare pudeur. Ici, la disparition n’est jamais transformée en ressort mélodramatique. Elle se manifeste dans les silences, dans les comportements des adultes, dans cette obsession enfantine d’écrire à l’absente pour maintenir un lien impossible. Le titre prend alors toute sa force : écrire devient une tentative désespérée de dialoguer avec ce qui n’est plus accessible. Cette idée donne au récit une dimension presque universelle, tant chacun peut reconnaître dans ces lettres imaginaires le besoin de retenir ce qui s’efface.


La couverture de l'album - © Dupuis 2026.

 

L’album aborde également avec beaucoup de justesse la fin de l’innocence. Louis découvre progressivement que le monde des adultes repose sur des non-dits, des douleurs dissimulées et des stratégies de survie émotionnelle. Ce passage vers une conscience plus complexe du réel est traité sans brutalité démonstrative. Au contraire, Zabus privilégie les sensations diffuses, les petits décalages, les détails du quotidien qui prennent soudain une autre signification. C’est ce refus de l’effet spectaculaire qui rend le récit aussi touchant.

Graphiquement, Denis Bodart livre un travail remarquable. Son trait libre et presque fébrile donne à chaque planche une texture de souvenir. Les couleurs estivales, la lumière écrasante des après-midis de plage et les crépuscules plus mélancoliques construisent une ambiance sensorielle très forte. L’album ne cherche jamais la reconstitution nostalgique figée : il restitue plutôt la manière dont la mémoire reconstruit les lieux et les émotions. Cette approche donne au récit une douceur permanente, même dans ses moments les plus douloureux.

Ce qui rend finalement Si je t’écris… particulièrement singulier, c’est sa capacité à faire cohabiter la chaleur des souvenirs d’enfance avec une profonde mélancolie adulte. Un récit sensible et profondément humain, qui touche moins par ses révélations que par la sincérité avec laquelle il observe les cicatrices invisibles laissées par l’enfance.