Dupuis : Les vents ovales T3, Buck Danny origines – Miss Jane Hamilton
Les vents ovales – Tome 3 : Mai 68 – note : 8/10
Avec ce troisième et dernier volume, Jean-Louis Tripp, Aude Mermilliod et Horne apportent une conclusion particulièrement réussie à Les Vents Ovales, une fresque humaine qui aura su raconter, avec une rare sensibilité, l'évolution d'une société rurale du Sud-Ouest à travers le prisme du rugby, des liens familiaux et des bouleversements sociaux des années 1967-1968. Cette ultime partie entraîne les habitants de Larroque-sur-Garonne au cœur des secousses de Mai 68, alors que les contestations qui embrasent Paris commencent à résonner jusque dans les campagnes.

© Dupuis 2026.
Dès le premier tome, Yveline, les auteurs avaient posé les fondations d'un récit choral particulièrement attachant. À travers les destins croisés d'adolescents, d'ouvriers, d'agriculteurs, de notables et de joueurs de rugby, ils dessinaient le portrait d'une France encore profondément traditionnelle mais déjà travaillée par des aspirations nouvelles. Le deuxième volume, Monique, approfondissait cette dynamique en donnant davantage de place aux questionnements féminins, aux désirs d'émancipation et aux fractures sociales qui commençaient à apparaître sous la surface d'une communauté apparemment soudée.
Avec Mai 68, ces tensions éclatent enfin au grand jour. La force de ce dernier tome réside dans sa capacité à montrer que la révolution ne se limite pas aux barricades parisiennes. Dans les villages du Sud-Ouest, les revendications prennent d'autres formes : opposition entre patrons et ouvriers, affrontement entre générations, remise en question des rôles assignés aux femmes, contestation de l'autorité politique ou religieuse. Les auteurs démontrent avec finesse que les événements de 1968 ont aussi profondément marqué la France rurale.
Le personnage de Monique occupe une place centrale dans cette conclusion. Son parcours symbolise parfaitement cette jeunesse qui refuse désormais de se contenter du destin que la société lui avait préparé. Sans jamais sombrer dans le discours militant, le scénario illustre les aspirations contradictoires d'une génération partagée entre attachement aux traditions et désir de changement. Cette approche nuancée constitue l'une des grandes qualités de la série dans son ensemble.

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L'autre réussite majeure tient à la dimension chorale du récit. Jean-Louis Tripp et Aude Mermilliod retrouvent l'esprit des grandes sagas rurales en donnant à chaque personnage une place dans le vaste mouvement historique qui traverse le pays. Personne n'est réduit à un simple rôle symbolique. Les ouvriers, les agriculteurs, les enseignants, les élus locaux ou les joueurs du club de rugby participent tous à cette photographie collective d'une société en pleine mutation. Le ballon ovale demeure d'ailleurs un formidable fil conducteur : plus qu'un sport, il représente ici un langage commun capable de rassembler des individus que tout semble pourtant opposer.
Graphiquement, Horne confirme l'excellence de son travail sur l'ensemble de la trilogie. Son dessin semi-réaliste restitue avec beaucoup de chaleur les paysages du Sud-Ouest, les scènes de village, les réunions familiales ou les matchs de rugby. Son trait expressif permet de passer avec fluidité du drame à la comédie, sans jamais perdre de vue l'humanité des personnages. Cette proximité avec les protagonistes constitue l'une des clés de l'attachement que suscite la série.
Si l'album souffre parfois d'une certaine abondance de personnages et de sous-intrigues, cette richesse apparaît finalement cohérente avec l'ambition du projet. Les Vents Ovales n'a jamais cherché à raconter une histoire individuelle mais bien le destin collectif d'une communauté confrontée aux bouleversements de son époque.
Au terme des 136 pages de ce dernier volume, le lecteur quitte Larroque-sur-Garonne avec un sentiment de nostalgie comparable à celui que l'on ressent lorsqu'on referme une grande saga familiale. La série aura réussi à capturer un moment charnière de l'histoire française sans céder à l'idéalisation ni à la caricature. Derrière les débats politiques et les affrontements sociaux, ce sont surtout des hommes et des femmes en quête de liberté que racontent Tripp, Mermilliod et Horne.
Buck Danny origines – Miss Jane Hamilton (1/2) – note : 7/10
Après avoir exploré les origines de Buck Danny puis celles de Sonny Tuckson, la collection Buck Danny Origines s'attaque sans doute à son personnage le plus fascinant : Jane Hamilton, future Lady X. Avec Miss Jane Hamilton, Yann et Giuseppe De Luca ne cherchent pas à réhabiliter l'une des grandes adversaires de la série classique. Ils s'intéressent plutôt à la naissance d'une personnalité complexe, en montrant comment une adolescente idéaliste peut progressivement glisser vers une forme de fascination pour la violence et le pouvoir. Un pari audacieux qui transforme ce premier volet en véritable récit de formation inversé.
Depuis sa première apparition dans la série historique, Lady X occupe une place à part dans l'univers de Buck Danny. Plus ambiguë que les ennemis traditionnels du héros, elle n'a jamais été motivée par une simple soif de domination. Ce diptyque entreprend justement d'explorer cette ambiguïté à sa source. Nous sommes en 1942. La famille Hamilton s'est réfugiée à Bornéo pour échapper aux ravages de la guerre, mais l'invasion japonaise bouleverse rapidement leur existence. Tandis que son père Douglas, médecin, se retrouve contraint de collaborer avec l'occupant pour continuer à exercer, Jane refuse toute forme de résignation et choisit d'aider les populations dayaks victimes des exactions militaires.
Le premier grand thème de l'album est celui de la révolte face à l'injustice. Au départ, Jane apparaît comme une héroïne presque classique. Elle refuse l'ordre établi lorsqu'il devient oppressif et s'indigne du sort réservé aux populations locales. Son engagement naît d'une indignation sincère. Là où le récit devient intéressant, c'est que Yann refuse de faire de cette révolte une qualité exclusivement positive.
À plusieurs reprises, Jane agit contre les consignes de son père et contre toute prudence. Elle se persuade qu'elle seule détient la bonne réponse face à la barbarie. Cette certitude morale constitue déjà une première faille dans sa personnalité. L'album montre avec finesse comment une cause juste peut parfois nourrir un sentiment de supériorité qui conduit à franchir certaines limites.
Les auteurs ne présentent jamais Jane comme une psychopathe en devenir. Ils montrent plutôt comment l'action, le danger et le sentiment d'agir pour une cause supérieure procurent une forme d'exaltation. Dans les scènes où elle défie l'occupant ou participe à des opérations risquées aux côtés des Dayaks, elle éprouve une liberté qu'elle n'avait jamais connue auparavant. Peu à peu, cette adrénaline devient aussi importante que le combat lui-même.
L'originalité du récit réside précisément dans cette zone grise morale. Habituellement, les histoires d'origine expliquent comment un personnage devient un héros. Ici, les auteurs racontent comment une jeune femme courageuse commence à emprunter le chemin qui la conduira vers Lady X.
L'album développe également une passionnante réflexion sur l'idéalisme confronté à la réalité de la guerre. Jane rêve d'aviation, d'aventure et d'indépendance. Mais la guerre qu'elle découvre n'a rien de romantique. Elle est faite de souffrances civiles, de compromis et de choix impossibles.
L'exemple le plus frappant est sans doute la relation avec son père. Douglas Hamilton n'est pas un lâche. En acceptant de soigner les occupants japonais, il cherche avant tout à préserver des vies. Pourtant, aux yeux de Jane, cette attitude ressemble à une capitulation morale. Le conflit entre les deux personnages illustre parfaitement le choc entre l'idéalisme absolu de la jeunesse et le pragmatisme parfois douloureux de l'âge adulte.
À travers cette opposition, Yann pose une question passionnante : faut-il rester fidèle à ses principes coûte que coûte, ou accepter certains compromis pour limiter les dégâts ? L'album refuse soigneusement de fournir une réponse simple.
Un autre aspect particulièrement réussi concerne le thème de l'identité en construction. Jane Hamilton n'est pas encore Lady X. Elle est même très éloignée de la figure manipulatrice que connaissent les lecteurs de la série classique. Pourtant, plusieurs traits de caractère annoncent déjà son évolution future : son goût pour l'indépendance, son refus de l'autorité, son intelligence stratégique et sa capacité à prendre des décisions radicales.
Le récit fonctionne alors comme une tragédie annoncée. Le lecteur sait ce que Jane deviendra, ce qui donne une résonance particulière à chacune de ses décisions. Chaque victoire semble contenir en germe une future défaite morale.
Graphiquement, Giuseppe De Luca poursuit l'excellent travail entamé sur les précédents diptyques. Son dessin conjugue rigueur historique et efficacité narrative. Les paysages de Bornéo offrent un terrain de jeu visuel très différent des porte-avions et des combats aériens associés à Buck Danny. La jungle devient un personnage à part entière, à la fois refuge et menace permanente.
Les scènes d'action bénéficient d'un découpage nerveux, mais ce sont surtout les expressions des personnages qui retiennent l'attention. Le dessinateur parvient à faire ressentir les hésitations, les colères et les contradictions qui traversent Jane. Cette expressivité est essentielle dans un récit reposant davantage sur l'évolution psychologique que sur le spectaculaire.
Au final, Miss Jane Hamilton constitue probablement l'un des albums les plus ambitieux de la collection Buck Danny Origines. En choisissant de raconter la jeunesse d'une future antagoniste plutôt que celle d'un héros traditionnel, Yann et Giuseppe De Luca s'autorisent une exploration beaucoup plus nuancée des thèmes de l'engagement, de la violence et de la responsabilité morale.
Plus qu'un simple récit d'aventure historique, ce premier volet raconte la naissance d'une personnalité complexe dont les qualités et les défauts semblent se développer simultanément. Une approche particulièrement moderne qui enrichit considérablement l'un des personnages les plus emblématiques de l'univers de Buck Danny et qui donne déjà envie de découvrir comment Jane Hamilton deviendra définitivement la redoutable Lady X.

Les couvertures des 2 albums - © Dupuis 2026.





