Delcourt : Les Assiégés - Orléans, Le Comte de Monte-Cristo
Bande Dessinée / Critique - écrit par plienard, le 08/07/2026
Les assiégés – Orléans – note : 8/10
Avec Les Assiégés – Orléans, les scénaristes France Richemond et Laurent Vissière, épaulés par le dessinateur Filippo Cenni, inaugurent une nouvelle collection historique chez Delcourt consacrée aux grands sièges du Moyen Âge. Plutôt que de raconter une nouvelle fois les exploits de Jeanne d'Arc, les auteurs choisissent un angle bien plus original : faire vivre les six mois du siège d'Orléans à travers le regard de ceux qui l'ont subi au quotidien. Un parti pris qui donne naissance à un album aussi instructif que captivant.

© Delcourt 2026.
L'intelligence du scénario réside dans son équilibre entre rigueur historique et fiction. Les personnages de La Hire, de l'artilleur Jehan, de son apprenti Colas ou encore de Marguerite servent de fil conducteur à une reconstitution extrêmement documentée. Les auteurs, dont l'historien médiéviste Laurent Vissière, s'appuient sur les sources de l'époque pour restituer la réalité d'une ville enfermée derrière ses remparts : la faim, les maladies, les innovations militaires, les tensions sociales et l'attente interminable d'un secours devenu presque mythique. La légende de Jeanne d'Arc reste volontairement en arrière-plan jusqu'à son intervention finale, permettant au lecteur de mesurer toute l'ampleur du drame humain qui précède son arrivée.
La dimension pédagogique ne prend jamais le pas sur le récit. Les nombreuses informations historiques sont habilement intégrées aux dialogues et à l'action, donnant l'impression de vivre les événements plutôt que d'assister à une leçon d'histoire. Le résultat est une immersion particulièrement réussie qui séduira autant les passionnés de la guerre de Cent Ans que les lecteurs découvrant cette période.
Graphiquement, Filippo Cenni livre une prestation remarquable. Son dessin réaliste regorge de détails, qu'il s'agisse des fortifications, des armements, des costumes ou des paysages urbains. Les scènes de bataille impressionnent par leur ampleur sans jamais sacrifier la lisibilité, tandis que les couleurs de Simone Boni et Panaiotis Kruklidis renforcent l'atmosphère d'une cité constamment plongée dans la tension et la poussière des combats. Le grand format de l'album met pleinement en valeur cette reconstitution minutieuse.

© Delcourt 2026.
On pourra toutefois reprocher à certains personnages de fiction de manquer parfois d'épaisseur ou de servir avant tout la démonstration historique. Quelques passages sentimentaux paraissent plus convenus que le reste du récit. Mais ces réserves restent mineures au regard de la qualité globale de l'ouvrage.
Avec ses 128 pages généreusement illustrées, Les Assiégés – Orléans réussit brillamment son ambition : proposer une bande dessinée historique exigeante, spectaculaire et accessible. En privilégiant la vie quotidienne plutôt que les seuls faits d'armes, les auteurs offrent un regard neuf sur un épisode fondateur de l'histoire de France. Une excellente entrée en matière pour une série qui s'annonce particulièrement prometteuse.
Le comte de Monte-Cristo – note : 6,5/10
Adapter Le Comte de Monte-Cristo en bande dessinée relève toujours du défi. Comment condenser l’un des romans les plus foisonnants d’Alexandre Dumas sans en perdre la puissance romanesque, la richesse psychologique et l’ampleur dramatique ? L’album publié chez Delcourt relève ce pari avec une réelle ambition, en proposant une lecture accessible mais respectueuse de l’œuvre originale, tout en exploitant pleinement les possibilités du médium graphique.
Dès les premières pages, le lecteur est replongé dans l’un des récits de vengeance les plus célèbres de la littérature. Edmond Dantès est un jeune marin promis à un brillant avenir : un commandement de navire, un mariage avec la belle Mercédès et une reconnaissance professionnelle méritée. Mais la jalousie, l’ambition et la lâcheté de plusieurs proches provoquent sa chute brutale. Victime d’un complot, il est enfermé au Château d'If, où il passera de longues années avant de préparer sa spectaculaire revanche.

© Delcourt 2026.
L’un des grands mérites de cette adaptation est de préserver la dimension tragique du destin d’Edmond Dantès. Derrière le récit d’aventures se cache une réflexion profonde sur la justice, le pouvoir, la corruption et les conséquences de la vengeance. Les auteurs ne réduisent jamais le personnage principal à un simple justicier. Au contraire, ils montrent comment l’homme innocent du début se transforme progressivement en une figure presque mythique, capable de manipuler les destinées de ceux qui l’ont trahi.
Le scénario réussit à conserver les grandes étapes du roman tout en opérant les nécessaires choix de synthèse. Certaines intrigues secondaires sont naturellement allégées, mais l’essentiel demeure : la prison, la rencontre décisive avec l’abbé Faria, la découverte du trésor de Monte-Cristo, puis l’élaboration minutieuse d’une vengeance qui s’étendra sur plusieurs années. Cette construction conserve toute sa force dramatique et maintient un rythme soutenu du début à la fin.
L’album excelle également dans sa représentation des contrastes sociaux qui traversent l’œuvre de Dumas. Entre les quartiers populaires de Marseille, les geôles du Château d’If et les salons raffinés de la haute société parisienne, le lecteur découvre une France du XIXe siècle traversée par les inégalités, les ambitions et les jeux d’influence. Cette dimension historique contribue largement à la richesse du récit.
Graphiquement, l’ouvrage impressionne par son sens de la mise en scène. Bruno Loth exploite pleinement le potentiel visuel du roman. Les séquences carcérales dégagent une atmosphère oppressante, tandis que les apparitions du comte lui-même bénéficient d’un traitement presque théâtral. Son aura mystérieuse, sa richesse extravagante et son apparente omniscience sont parfaitement traduites par le dessin. Les décors, les costumes et les ambiances participent à l’immersion dans cette époque où le prestige social côtoyait les plus sombres intrigues politiques.
L’adaptation réussit aussi à conserver ce qui fait la singularité du roman : son équilibre entre aventure populaire et profondeur psychologique. Les amateurs d’action y trouveront des évasions, des complots, des révélations et des retournements de situation. Les lecteurs plus sensibles aux personnages apprécieront la manière dont la vengeance consume peu à peu celui qui la poursuit.
On pourra regretter que certaines relations secondaires, très développées dans le roman original, soient nécessairement moins approfondies dans le format bande dessinée. Quelques personnages perdent ainsi une partie de leur complexité. Mais cette simplification apparaît inévitable au regard de la densité exceptionnelle de l’œuvre de Dumas.
Au final, cette adaptation de Le Comte de Monte-Cristo constitue une excellente porte d’entrée vers le chef-d’œuvre littéraire dont elle est issue. Elle parvient à restituer l’essentiel de la puissance narrative du roman tout en proposant une expérience de lecture fluide, spectaculaire et visuellement convaincante. Plus qu’un simple résumé illustré, elle offre une véritable relecture graphique d’un classique intemporel dont les thèmes — la trahison, la justice, le pardon et la vengeance — continuent de résonner avec une étonnante modernité.

Les couvertures des 2 albums - © Delcourt 2026.