Delcourt : La légende des stryges T2, La légende de Salomé

/ Critique - écrit par plienard, le 02/07/2026

La Légende de Salomé – note : 5/10

Avec La Légende de Salomé, Jean Dufaux et Eduard Torrents proposent chez Delcourt une relecture sombre et ambitieuse du mythe biblique de Salomé. Entre tragédie antique, drame familial et récit de manipulation politique, l’album cherche clairement à retrouver le souffle des grands péplums qui ont fait la réputation du scénariste de Murena. Mais malgré une atmosphère puissante et un dessin spectaculaire, cette adaptation laisse une impression mitigée, notamment à cause d’une intrigue parfois inutilement complexe et d’un traitement du personnage principal étonnamment superficiel.


©  Delcourt 2026.

 

L’album revient sur la célèbre figure de Salomé, manipulée par sa mère Hérodias dans un contexte de tensions politiques et religieuses autour du prophète Jean-Baptiste. Dufaux revisite ici les influences de Gustave Flaubert et Oscar Wilde pour construire un récit de haine, de désir et de pouvoir.

Dès les premières pages, La Légende de Salomé affiche ses ambitions : dialogues théâtraux, complots de cour, rivalités religieuses et passions destructrices s’entremêlent dans un récit très dense. Le problème, c’est que cette densité finit souvent par brouiller la lecture.

La multiplicité des intrigues secondaires, les sous-entendus politiques, les échanges symboliques, et les dialogues volontairement emphatique donnent à l’album l’impression d’accumuler les enjeux sans réellement clarifier ses intentions. Certaines scènes paraissent abruptes, tandis que plusieurs personnages gravitent autour de Salomé sans que leurs motivations soient toujours limpides.

Le récit avance davantage par atmosphère que par véritable progression dramatique.

Si le lecteur comprend rapidement que Salomé est manipulée par sa mère, désirée par le pouvoir, et utilisée comme symbole politique, le personnage reste étonnamment insaisissable. On peine à comprendre ce qu’elle pense réellement, ce qui nourrit ses frustrations ou comment elle évolue intérieurement avant l’acte central de la danse et de la décapitation de Jean-Baptiste.

Cette absence de construction psychologique affaiblit considérablement l’impact dramatique du récit. Salomé apparaît davantage comme une figure fantasmée que comme un personnage pleinement incarné.

Graphiquement, Eduard Torrents apporte une ambiance visuelle au récit. La lumière brûlante, des visages expressifs, une mise en scène très cinématographique, certaines planches dégagent une sensualité et une violence très maîtrisées, parfaitement adaptées au ton tragique recherché. On retrouve un vrai souffle antique dans les compositions, entre décadence du pouvoir et tension religieuse permanente.

La Légende de Salomé est une BD ambitieuse et visuellement superbe, mais qui souffre d’un scénario parfois trop opaque pour pleinement convaincre.

Jean Dufaux signe une tragédie antique élégante mais inégale, dont la richesse thématique finit parfois par étouffer la clarté du récit. Malgré la beauté graphique d’Eduard Torrents, l’album laisse une sensation frustrante : celle d’un grand destin tragique raconté sans avoir réellement pris le temps de construire son personnage principal.

 

La Légendes des Stryges – Tome 2 : Les eaux du chaos – note : 7/10

Avec Les Eaux du Chaos, Éric Corbeyran et Nicolas Bègue concluent le premier diptyque de , préquelle située plusieurs décennies avant les événements du Chant des Stryges. Loin de se limiter à un simple récit d'origine, cet album développe les fondations idéologiques et historiques de toute la mythologie des Stryges en mêlant occultisme, science naissante et ambitions politiques.

Ce deuxième tome repose avant tout sur un thème particulièrement actuel : la confiscation du savoir par le pouvoir. Au cœur du récit se trouve le mystérieux liquide noir découvert dans les sarcophages des Stryges. Pour Sardin, il s'agit d'une énigme scientifique dont il faut comprendre la nature. Pour d'autres, cette substance représente déjà une arme potentielle capable de modifier les rapports de force entre nations. Corbeyran montre ainsi comment une découverte peut changer de signification selon celui qui s'en empare. Là où le savant cherche à comprendre, le politique cherche à exploiter.


©  Delcourt 2026.

 

Cette opposition apparaît clairement à travers la double narration de l'album. D'un côté, Sardin et Bernat poursuivent leurs recherches dans la vaste bibliothèque de Kaspar von Harbow, aristocrate passionné d'occultisme. Leur démarche relève presque de l'enquête archéologique. Ils accumulent les indices, confrontent les sources et tentent de reconstituer une vérité enfouie. De l'autre, Sandor G. Weltman perçoit immédiatement les applications militaires de cette découverte et entreprend de convaincre les autorités allemandes de son potentiel stratégique. La même substance devient donc simultanément objet de connaissance et instrument de domination.

L'album développe également une réflexion passionnante sur le rapport entre science et ésotérisme. Contrairement à de nombreuses œuvres fantastiques qui opposent frontalement rationalité et surnaturel, Corbeyran entretient volontairement une zone grise. Les recherches de Sardin empruntent autant aux méthodes scientifiques qu'à l'étude de textes occultes. La bibliothèque de von Harbow devient alors un lieu symbolique où les frontières entre savoir académique et traditions secrètes s'effacent progressivement.

Cette approche donne au récit une saveur particulière. Les auteurs ne cherchent jamais à expliquer entièrement le phénomène des Stryges. Au contraire, ils cultivent le mystère et rappellent que certaines découvertes dépassent les cadres habituels de compréhension. Cette ambiguïté constitue depuis toujours l'une des forces de l'univers des Stryges : le fantastique n'y est jamais totalement révélé, ce qui le rend d'autant plus inquiétant.

Le thème de la naissance des catastrophes modernes traverse également tout l'album. L'action se déroule dans une Europe de la Belle Époque qui semble encore prospère et stable. Pourtant, le lecteur sait que les rivalités entre puissances conduiront bientôt au premier conflit mondial. Lorsque certains personnages envisagent déjà de transformer le liquide noir en arme, Corbeyran suggère que les grandes tragédies historiques naissent souvent de la rencontre entre innovation et ambition politique.

L'une des réussites du scénario réside précisément dans cette capacité à inscrire le fantastique dans une réalité historique crédible. Les Stryges ne sont pas seulement des créatures surnaturelles ; ils deviennent les témoins d'une humanité toujours tentée d'utiliser ce qu'elle ne comprend pas totalement.

Graphiquement, Nicolas Bègue confirme les qualités aperçues dans le premier volume. Son dessin restitue parfaitement l'atmosphère de cette Europe finissante où les certitudes vacillent. Les décors bavarois, les demeures aristocratiques et les bibliothèques chargées d'ouvrages anciens participent pleinement à l'ambiance du récit. Les scènes nocturnes sont particulièrement réussies, avec un travail sur les ombres qui rappelle constamment la présence d'une menace invisible.

Les couleurs de Lucie Fabbro jouent également un rôle essentiel. Les teintes froides et brumeuses dominent l'ensemble de l'album, créant une sensation permanente d'inquiétude. Même les moments d'apparente sérénité semblent contaminés par quelque chose de plus ancien et de plus dangereux.

En refermant ce diptyque, le lecteur comprend que la véritable menace n'est peut-être pas le liquide noir ni même les Stryges eux-mêmes, mais l'usage que les hommes décident d'en faire. Cette réflexion confère à l'album une profondeur qui dépasse largement le simple récit fantastique.

Avec Les Eaux du Chaos, Corbeyran enrichit encore un univers qu'il construit depuis près de trente ans. Cette préquelle réussit d’être à la fois une porte d'entrée pour les nouveaux lecteurs et une pièce supplémentaire d'un puzzle mythologique particulièrement ambitieux. Une conclusion dense, intelligente et atmosphérique qui démontre que la saga des Stryges continue de renouveler ses thèmes sans perdre son pouvoir de fascination.

 


Les couvertures des 2 albums - ©  Delcourt 2026.