Dargaud : Les âges perdus T4, Space Montaigne

/ Critique - écrit par plienard, le 09/07/2026

Les âges perdus – Tome 4 : La cité du Roi-Taon – note : 8/10

Avec le quatrième tome de la série Les Âges perdus, Jérôme Le Gris, Didier Poli et Luca Bulgheroni mettent fin à leur fresque post-apocalyptique par un album étonnant. Derrière les poursuites sauvages, les affrontements contre les louves-mères et les hommes-cerfs et l’exploration de la mystérieuse cité du Roi-Taon, cette conclusion déplace progressivement le récit du terrain de l’aventure vers celui de la réflexion politique et anthropologique.

L’originalité de la série résidait déjà dans sa manière d’utiliser le post-effondrement non comme simple décor de survie, mais comme laboratoire de civilisation. Ce dernier volume pousse cette logique à son terme en abordant frontalement la question de la sédentarisation. Le Gris ne se contente pas d’opposer nomades et bâtisseurs : il montre comment la maîtrise des ressources transforme inévitablement les rapports humains. La culture, l’élevage et la fixation des troupeaux deviennent ici des instruments de pouvoir autant que des promesses de stabilité.


© Dargaud 2026.

 

Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’album évite tout discours manichéen. Le Roi-Taon n’est jamais présenté comme un tyran caricatural. Son projet possède une logique implacable : protéger les siens, mettre fin aux migrations meurtrières, reconstruire une forme de prospérité. Pourtant, cette volonté de contrôle entraîne l’appropriation des ressources et la marginalisation des autres clans. Le récit interroge alors une idée rarement traitée aussi directement en bande dessinée de fantasy : la naissance de la civilisation porte-t-elle déjà en elle les germes de la violence de masse ?

Le personnage d’Elaìne devient le véritable cœur philosophique du récit. Son parcours ne consiste plus seulement à retrouver les savoirs perdus, mais à comprendre si le retour à “l’ancien monde” constitue réellement un progrès. Là encore, le traitement surprend par sa nuance. Les auteurs refusent la fascination naïve pour la technologie disparue autant qu’ils évitent l’idéalisme d’un retour à la nature.

Visuellement, Luca Bulgheroni prolonge efficacement l’identité graphique de la série. Les paysages de lagunes, les troupeaux enfermés et les architectures semi-englouties donnent à cette cité du Roi-Taon une dimension presque mythologique. La violence reste omniprésente, mais elle est constamment contrebalancée par une impression d’étrangeté contemplative qui renforce la portée du propos.

Cette conclusion réussit donc quelque chose d’assez rare : offrir un final spectaculaire tout en ouvrant une réflexion historique et humaine particulièrement stimulante. Sous ses dehors de grande aventure post-apocalyptique, Les Âges perdus se révèle finalement comme une méditation sur la naissance des civilisations, la confiscation des ressources et le prix du progrès. Une série qui aura su utiliser les codes de la fantasy pour parler, avec une vraie singularité, de notre propre monde.

 

Space Montaigne – note : 8/10

Après l'immense succès de Dans la combi de Thomas Pesquet, Marion Montaigne revient sur cette aventure hors norme avec Space Montaigne, un album publié chez Dargaud qui tient autant du making-of que de l'autobiographie déjantée. Loin d'une simple suite, l'autrice choisit cette fois de braquer les projecteurs sur elle-même, révélant les coulisses de la création de son précédent best-seller et les nombreuses péripéties qui ont jalonné son immersion dans le monde du spatial.


© Dargaud 2026.

 

Dès les premières pages, on retrouve ce qui fait la force de Marion Montaigne : un dessin nerveux, expressif, capable de transformer la moindre situation embarrassante en un gag irrésistible. Son sens du rythme comique demeure intact, alternant dialogues savoureux, autodérision et explications scientifiques toujours limpides. Mais Space Montaigne surprend par une tonalité plus intime. L'autrice se met en scène sans filtre, assumant ses angoisses, ses crises de stress, ses maladresses et son syndrome de l'imposteur face à un univers où tout semble réglé au millimètre.

Cette sincérité donne une profondeur inattendue au récit. Derrière les éclats de rire se dessine le portrait d'une créatrice qui doute en permanence, confrontée à la rigueur du milieu spatial et à la personnalité presque irréelle de Thomas Pesquet. Le contraste entre l'astronaute, incarnation du contrôle et de la maîtrise, et Marion Montaigne, qui revendique volontiers son côté « flippée 4000 », nourrit une grande partie de l'humour de l'album sans jamais sombrer dans la caricature.

L'ouvrage conserve également sa vocation pédagogique. Les visites des centres spatiaux de Cologne, Houston ou Baïkonour permettent d'aborder le quotidien des astronautes, leur préparation ou encore les coulisses des missions spatiales. Fidèle à son style, Marion Montaigne vulgarise des sujets complexes avec une remarquable efficacité, sans jamais ralentir le récit.

Graphiquement, le trait reste d'une grande lisibilité. Les expressions outrancières, les changements de rythme et la mise en scène très dynamique participent pleinement à l'humour. L'autrice maîtrise parfaitement l'art du timing visuel, transformant chaque anecdote en véritable séquence de comédie.


© Dargaud 2026.

 

Si certains lecteurs pourront regretter une dimension scientifique un peu moins développée que dans Dans la combi de Thomas Pesquet, c'est précisément parce que Space Montaigne poursuit un autre objectif : raconter ce qui se passe derrière l'album, dans la tête de son autrice. Ce changement de perspective apporte une réelle fraîcheur et permet de découvrir une Marion Montaigne plus vulnérable, mais aussi plus attachante que jamais.

Au final, Space Montaigne est une réussite à plusieurs niveaux. À la fois récit autobiographique, carnet de voyage, making-of et bande dessinée de vulgarisation scientifique, l'album confirme une nouvelle fois le talent unique de Marion Montaigne pour mêler savoir, humour et humanité. Une lecture aussi instructive que désopilante, qui séduira autant les amateurs de sciences que les lecteurs curieux de découvrir les coulisses de la création d'une bande dessinée devenue culte.

 


Les couvertures des 2 albums - © Dargaud 2026.