Dargaud : Barrio negro, Apogée T2, L’homme qui a vu l’homme ...

/ Critique - écrit par plienard, le 22/04/2026

Barrio negro – note : 8/10

José-Louis Bocquet et Javi Rey adaptent chez Dargaud un nouveau « roman dur » de Georges Simenon, après Le Passager du Polarys et La Maison du canal. Un drame social d’une rare sécheresse, où l’exil devient une lente mécanique de destruction avant de devenir une renaissance.


© Dargaud 2026.

 

Germaine et Joseph est un jeune couple marié. Ils quittent leur famille pour tenter l’aventure en Amérique centrale. Joseph a trouvé une place de directeur à la SAME – Société Anonyme des Mines de l’Equateur. Après une traversée en guise de voyage de noce et une arrivée dans un hôtel de luxe de Panama, le rêve d’une vie meilleur continue. Mais une réalité tragique s’annonce à eux : la SAME a fait faillite. Les voilà bloqués dans un pays inconnu, étranger et sans argent. C’est le début de la fin pour le couple. Dès lors, chaque décision semble aggraver la situation.

José-Louis Bocquet privilégie une narration froide, offrant une distance entre l’histoire et le lecteur qui voit ce couple se fissurer sous ses yeux. Le récit garde cependant une dimension humaine, entre la chute sociale de Joseph et Germaine qui tente de préserver les apparences. Rien n’est spectaculaire, tout semble inexorable. Un récit sobre.

Le dessin de Javi Rey est d’une grande finesse. Au travers d’un trait réaliste, il parvient à nous immerger dans un couple en crise, à suivre leur lente séparation irrémédiable. Le contexte d’Amérique centrale des années 30 et les différences sociales sont clairement exposées grâce à un impressionnant travail sur les décors.

Au-delà du drame intime, Barrio Negro propose aussi une lecture acérée du système colonial. Les rapports de classe, les hiérarchies raciales et les codes sociaux structurent chaque interaction. Le « barrio negro » devient alors plus qu’un lieu : un symbole de relégation et de rupture.

En s’y aventurant, Joseph ne fait pas qu’un choix personnel : il transgresse un ordre social implicite, ce qui précipite sa chute. Le récit montre ainsi comment l’individu est broyé par un système qui le dépasse.

Barrio Negro est une bande dessinée à la fois sobre et implacable. Portée par une adaptation fidèle et un dessin d’une grande justesse, elle s’inscrit dans la tradition des récits sociaux les plus sombres. Ici, pas d’héroïsme ni de rédemption : seulement une lente dérive, observée avec une précision presque cruelle.

 

Apogée – Tome 2 : La forge de Näcärä – note : 8/10

La série Apogée confirme les ambitions posées par son  premier tome : proposer un récit de science-fiction dense, mêlant exploration spatiale, enjeux politiques et tension humaine. Publié chez Dargaud, ce nouvel opus approfondit un univers déjà riche initié dans la série Renaissance.


© Dargaud 2026.

 

Avec ce deuxième tome, le trio créatif (Fred Duval, Emem, Fred Blanchard) abandonne le temps de la mise en place pour entrer de plain-pied dans la guerre. Le conflit interstellaire esquissé dans le premier volume est désormais généralisé, installé, presque banal dans sa violence.

Le scénario s’inscrit clairement dans une tradition de SF géopolitique : alliances fragiles, diplomatie cynique, guerre de ressources… Le « Complexe » et les Ouröbörös ne sont pas de simples blocs antagonistes, mais des systèmes idéologiques en friction.

On sent une volonté de coller à des logiques contemporaines (guerres d’influence, expansion territoriale), ce qui donne à l’ensemble une dimension presque réaliste malgré le cadre spatial. Ce n’est pas tant une aventure qu’un récit de guerre froide devenue chaude.

Le personnage de Marcus Valerius, qui évolue vers un rôle de chef militaire, incarne bien cette bascule vers un récit plus martial et stratégique.

Graphiquement, Emem confirme sa capacité à gérer à la fois les scènes d’ampleur (batailles, destructions) et le détail des environnements extraterrestres.

Les designs de Fred Blanchard continuent d’élargir le bestiaire SF avec des créatures moins anthropomorphes, plus dérangeantes, plus « alien » au sens fort.

Le récit suit toujours plusieurs personnages, répartis dans différents camps. Le lecteur se retrouve spectateur d’intrigues qui avancent à des vitesses différentes et peine à s’immerger dans des trajectoires humaines.

La Forge de Näcärä confirme qu’Apogée vise le grand space opera à la française, ambitieux et cérébral. Mais ce deuxième tome donne aussi l’impression d’une série qui accélère plus vite que son lecteur.

Reste une promesse forte : si les auteurs parviennent à resserrer leur narration autour de quelques figures marquantes, la saga pourrait gagner en puissance dramatique ce qu’elle possède déjà en richesse conceptuelle.

 

Dargaud – 2026 02 27 – L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre – note : 7/10

Avec L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre, Guillaume Bouzard signe chez Dargaud un album aussi improbable que son titre. Sous la forme d’un « presque journal de tournage », l’auteur s’invite dans les coulisses d’une série consacrée au célèbre cow-boy qui tire plus vite que son ombre et transforme ce reportage en une comédie décalée, où la frontière entre making-of et fiction se brouille joyeusement.


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Le point de départ est simple : Bouzard accompagne une équipe de tournage dans le désert d’Almería pour observer la fabrication d’un western moderne. Mais l’auteur ne se contente pas d’un carnet de bord documentaire. Très vite, il se met lui-même en scène — râleur, maladroit, parfois dépassé — et multiplie les situations absurdes : figurants trop enthousiastes, tournage chaotique, accessoires récalcitrants ou scènes héroïques qui tournent au gag.

Le scénario repose ainsi sur un jeu de miroirs permanent : on regarde un auteur qui observe une équipe filmant un personnage mythique. À mesure que ces niveaux de regard s’empilent, la réalité se déforme et le récit bascule dans un humour absurde typique de Bouzard. Le western n’est plus un mythe héroïque mais une mécanique comique où chaque tentative de sérieux finit par déraper.

Graphiquement, l’auteur reste fidèle à son style expressif et volontairement déformé. Le trait souple et caricatural privilégie l’efficacité comique : visages élastiques, attitudes outrées et gags visuels rythment les planches. Cette simplicité apparente sert parfaitement le tempo humoristique de l’album, qui enchaîne silences embarrassés, dialogues absurdes et situations burlesques.

Mais derrière la farce se cache aussi une réflexion malicieusement méta sur la fabrication des mythes populaires. En montrant les coulisses d’un tournage et les artifices de la mise en scène, Bouzard démonte gentiment la légende du western et rappelle que les héros sont souvent une affaire de cadrage, de posture et de narration.

Avec L’homme qui a vu l’homme qui filme l’homme qui tire plus vite que son ombre, Guillaume Bouzard livre une bande dessinée ludique entre carnet de tournage, satire du western et comédie absurde.

 


Les couvertures des 3 albums - © Dargaud 2026.