Casterman : Mamie Luger T1, Comanche trail

/ Critique - écrit par plienard, le 01/07/2026

Deux albums aux éditions Casterman au genre totalement différent : Un tome jubilatoire qui repose sur un humour d'une rare qualité, porté par une héroïne aussi irrévérencieuse qu'inoubliable. Et un album où après Golden West, Christian Rossi confirme son statut de maître du western contemporain.

Mamie Luger – Tome 1 : La tentation du mâle – note : 7,5/10

Dès les premières pages de Mamie Luger, le lecteur comprend qu'il ne s'apprête pas à découvrir une bande dessinée comme les autres. Adapté du roman de Benoît Philippon par Nicolas Keramidas, ce premier tome du roman éponyme publiée par Casterman s'impose comme une réussite éclatante, portée par un humour aussi mordant qu'intelligent. Rarement une bande dessinée aura réussi à conjuguer avec autant de naturel comédie noire, chronique rurale et émotion sincère.


© Casterman 2026.

 

L'héroïne, Berthe, quatre-vingt-douze ans, vit seule dans son village. Derrière son apparence de vieille dame tranquille se cache pourtant un caractère explosif et un passé bien plus mouvementé qu'on pourrait l'imaginer. Lorsque les autorités décident de s'intéresser d'un peu trop près à son cas, les souvenirs ressurgissent et l'incroyable parcours de cette grand-mère pas comme les autres se dévoile peu à peu.

Ce qui frappe immédiatement dans Mamie Luger, c'est la qualité exceptionnelle de son humour. Un humour noir, certes, mais jamais gratuit. Les auteurs jouent constamment avec les attentes du lecteur, transformant des situations potentiellement tragiques en moments de pure jubilation. Chaque réplique semble ciselée avec un sens remarquable du rythme et de la formule. Berthe possède une verve irrésistible qui fait mouche à presque chaque intervention. Son regard désabusé sur le monde moderne, son absence totale de filtre et sa liberté de ton génèrent une succession de scènes particulièrement savoureuses.

L'un des grands mérites de l'album est d'éviter la caricature. Berthe pourrait n'être qu'une vieille grincheuse accumulant les bons mots. Elle devient au contraire un personnage profondément attachant parce que son humour révèle aussi ses blessures, ses regrets et sa manière de résister à un monde qui ne lui ressemble plus. Les éclats de rire naissent autant de ses répliques que du décalage permanent entre les apparences et la réalité.

Le récit excelle également dans l'art du contraste. Les situations les plus absurdes côtoient des moments d'une réelle émotion. Les auteurs parviennent à faire rire de sujets graves sans jamais les vider de leur portée humaine. Cette capacité à alterner le burlesque et le sensible donne à l'album une profondeur inattendue. On sourit beaucoup, on rit souvent, mais on s'attache aussi sincèrement à cette héroïne hors norme.

Graphiquement, Keramidas apporte une contribution essentielle à cette réussite. Son dessin expressif sublime les dialogues et amplifie constamment leur potentiel comique. Les mimiques des personnages, les regards incrédules ou les silences gênés deviennent parfois aussi drôles que les textes eux-mêmes. Son trait souple et vivant permet de passer naturellement du rire à l'émotion sans jamais créer de rupture de ton. Les décors ruraux, les visages marqués par le temps et les scènes du quotidien bénéficient d'une chaleur qui renforce encore l'attachement du lecteur aux personnages.

L'humour visuel mérite également d'être souligné. Le dessinateur maîtrise parfaitement l'art de la mise en scène et du contrepoint graphique. Une expression, un détail d'arrière-plan ou un simple changement de cadrage suffisent souvent à provoquer le rire. Cette complémentarité entre le scénario et le dessin donne naissance à une mécanique comique particulièrement efficace.

Mais réduire Mamie Luger à une simple comédie serait profondément injuste. Derrière son humour ravageur, l'album propose une réflexion subtile sur la vieillesse, la liberté, la mémoire et la transmission. Berthe apparaît comme une figure de résistance face aux conventions sociales et aux injonctions liées à l'âge. Son insolence devient presque un acte de rébellion, ce qui explique sans doute pourquoi elle suscite autant de sympathie.

L'humour, omniprésent, n'est jamais une fin en soi mais un formidable outil narratif au service d'une histoire pleine de vie et d'humanité.

Mamie Luger est ainsi une lecture réjouissante, portée par une héroïne inoubliable et un sens du comique remarquable. Un album qui démontre qu'il est encore possible de surprendre dans le registre de l'humour noir tout en conservant une véritable tendresse pour ses personnages.

 

Comanche trail – note : 9/10

Après l'éblouissant Golden West, Christian Rossi poursuit son exploration du western crépusculaire avec Comanche Trail, un imposant roman graphique qui confirme sa place parmi les plus grands auteurs du genre. À la fois récit d'aventure, quête initiatique, histoire d'amour impossible et plongée dans les croyances amérindiennes, cet album de 128 pages s'inscrit dans la continuité de son précédent ouvrage tout en développant une identité propre, plus intime et plus mélancolique.


© Casterman 2026.

 

Le récit retrouve Woan, jeune guerrier apache marqué par une longue période de bannissement. Alors qu'il espère enfin retrouver les siens et tourner la page de ses épreuves passées, il croise la route de Petal, épouse d'un chef comanche injustement accusée d'infidélité et atrocement mutilée. Leur rencontre va les entraîner dans une fuite désespérée à travers des territoires hostiles, poursuivis par les guerriers de Quanah Parker, tandis que les blessures du passé et les croyances spirituelles des peuples amérindiens viennent nourrir une intrigue où le réel côtoie constamment le mythe.

Ce qui frappe immédiatement dans Comanche Trail, c'est la volonté de Christian Rossi de s'éloigner des conventions du western classique. Ici, il n'est plus question de conquête de l'Ouest, de duels ou d'affrontements entre cow-boys et hors-la-loi. L'auteur privilégie une approche profondément humaine centrée sur des personnages cabossés par la vie. Woan et Petal sont deux êtres rejetés, blessés physiquement et moralement, qui cherchent moins à vaincre leurs ennemis qu'à retrouver une place dans un monde qui les a exclus. Cette dimension émotionnelle donne au récit une densité rare.

Le scénario se distingue également par son traitement respectueux des cultures amérindiennes. Rossi ne les utilise jamais comme un simple décor exotique. Les traditions, les croyances, les visions et la spiritualité occupent une place centrale dans le récit. La magie n'y apparaît pas comme un élément fantastique artificiel mais comme une composante naturelle de la perception du monde des personnages. Cette approche confère à l'album une atmosphère singulière, parfois onirique, qui le distingue de la plupart des westerns contemporains.


© Casterman 2026.

 

Graphiquement, l'album est une véritable démonstration de maîtrise. Christian Rossi livre des planches d'une beauté remarquable. Les vastes paysages de l'Ouest américain, les montagnes, les plaines arides et les campements amérindiens bénéficient d'un sens du cadrage exceptionnel. Chaque case semble pensée comme une illustration autonome tout en restant au service de la narration. Les couleurs directes à l'acrylique apportent une chaleur et une profondeur qui renforcent encore l'immersion. La lumière devient un véritable outil narratif, capable de traduire aussi bien la sérénité d'un coucher de soleil que la menace d'une poursuite imminente.

L'autre grande réussite de l'album réside dans son rythme. Malgré son volume conséquent, Comanche Trail ne donne jamais l'impression de s'étirer artificiellement. Rossi prend le temps de développer ses personnages, d'installer ses ambiances et de laisser respirer ses paysages. Cette narration contemplative pourra surprendre les lecteurs en quête d'action permanente, mais elle participe pleinement à la richesse de l'œuvre.

On pourra néanmoins reprocher à l'album une certaine lenteur dans son premier tiers. Certains passages privilégient l'atmosphère au détriment de la progression dramatique. De même, le recours fréquent au symbolisme et aux visions spirituelles peut parfois laisser une part d'interprétation importante au lecteur. Cette dimension poétique constitue une richesse pour les uns, mais pourrait dérouter ceux qui attendent un western plus classique.

Avec Comanche Trail, Christian Rossi signe pourtant une œuvre majeure. Plus qu'un simple récit d'aventure, l'album propose une réflexion sur l'exclusion, la rédemption, l'identité et la capacité à se reconstruire après les épreuves. En s'appuyant sur une documentation solide et sur un talent graphique exceptionnel, l'auteur livre un western profondément humaniste qui rappelle que le genre peut encore se renouveler sans renier ses racines.

 


Les couvertures des 2 albums - © Casterman 202.