8.5/10Wanted

/ Critique - écrit par riffhifi, le 17/07/2008
Notre verdict : 8.5/10 - Kill club (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 4 réactions

Une version impertinente et hardcore de l'univers des super-héros, où la violence et le plaisir immédiat remplacent l'altruisme et la volonté d'embellir le monde. C'est tellement bon que c'en est inquiétant.

Mark Millar, petit jeunot de l'univers des comics, s'est fait diablement remarquer en 2003 avec son Superman soviet, héros de l'excellent Red Son. Profitant de cette notoriété, il propose aux gars de Top Cow de leur écrire une mini-série qui lui tient à cœur, du moment qu'il a carte blanche pour se lâcher sans vergogne sur la vulgarité, la provocation et les excès. Chez Top Cow, on n'a pas froid aux yeux, et Millar se met au boulot en compagnie du renversant J.G. Jones, artiste peintre habitué aux toiles maudites (comprendre : dont on ne vit pas) et aux couvertures de DC Comics, mais s'aventurant rarement dans l'illustration case par case des bandes dessinées. Le résultat paraît en six épisodes entre 2003 et 2004, et secoue les lecteurs qui ne s'attendaient pas à un tel cynisme. Le sujet fait même son chemin jusqu'à Hollywood, qui en livre cette semaine une adaptation que l'on dit savamment édulcorée. Qu'importe, l'œuvre écrite et dessinée reste intacte.

Wesley Gibson, blondinet anodin de 24 ans, mène une vie moisie d'employé de bureau. Sa copine le trompe avec son meilleur ami (et ses moins bons amis, car elle n'est pas radine), et la seule touche d'originalité qu'il ose exprimer sur son lieu de travail est la consommation d'un sandwich au saumon le midi. On imagine donc
sa surprise lorsqu'il apprend, d'une part que le monde est contrôlé par une ligue de super-criminels appelée la Fraternité, d'autre part que son père était l'un des plus puissants membres de cette ligue, et qu'il est appelé à le remplacer...

A encaisser, Wanted est un catalogue de ce que le parent responsable ne souhaite pas trouver dans le Babar de son marmot : vulgarité verbale à base de déclinaisons de ‘fuck' et de ‘asshole', vulgarité visuelle sous toutes ses formes jusqu'à la présence d'un personnage appelé Shit-Head (constitué des excréments des 666 personnes les plus maléfiques du monde), incitation à la révolte et à la violence... Mark Millar s'en est donné à cœur joie, écoutant néanmoins les conseils de son dessinateur qui parvint par exemple à le dissuader d'ouvrir le premier tome sur une image de sodomie ! Une telle débauche d'excès dans un univers de super-héros (ou plus exactement de super-vilains, les super-héros étant tous canés depuis vingt ans) peut sembler aussi gratuit qu'immature, et évoquer la noirceur complaisante et parfois un peu stérile d'un Spawn. Mais les auteurs de Wanted sont plus malins que leurs provocs exutoires ou leurs hommages ostensibles aux classiques du comics (amusez-vous à reconnaître les parodies plus ou moins directes des personnages Marvel et DC, dans les protagonistes principaux comme dans les figurants). Leur histoire tient la route, leur personnage aussi, et la cruauté de son parcours fait aussi mal à son karma qu'au cœur du spectateur. Jusqu'au final in-your-face en forme de pied de nez.

« How do I feel ? Like I just fucked Marilyn Monroe without a condom. »

Wesley, délibérément dessiné avec la tête d'Eminem, est un « héros » auquel on s'identifie facilement, et dont l'éveil au pouvoir est présenté comme celui des autres super-héros. Sauf que son chemin n'est pas celui des responsabilités, de la protection des veuves ou des orphelins : c'est celui du profit, de l'hédonisme et de la violence perpétrée en toute impunité. Meurtre, vol, viol, Wesley est protégé à la fois par son pouvoir découvert et par son appartenance à la guilde la plus puissante du monde... Ajoutez à cela une compagne exquise nommée Fox (Halle
Berry, de toute évidence) qui le forme à la fois au combat et au sexe, et vous comprendrez que le meurtre de son père n'occupe pas son esprit en permanence... Quoique, il ferait volontiers ravaler son sourire au diabolique Monsieur Rictus (si vous n'y reconnaissez pas le Joker, c'est que vous n'avez pas reconnu Lex Luthor sous le nom du Professeur Seltzer - et que vous êtes nuls), qui apparaît clairement comme le méchant de l'histoire. Un tour de force si l'on considère que pas un personnage ne rattrape l'autre en matière de moralité, à l'exception des résidus de la vie passée de Wesley, tous médiocres jusqu'à la transparence. C'est dans ce schisme impitoyable que réside le fond de l'œuvre de Millar et Jones : dans ce monde pourri, vous ne pouvez être qu'un soumis ou un dominant, une victime ou un salaud. Dieu est mort, les super-héros aussi. On peut ne pas être d'accord, mais il est difficile de hausser les épaules face à la noirceur du propos, ventilé par l'ouragan que constitue le récit à forte teneur en vitamine. On pense à Fight club, le livre comme le film, et on s'incline devant cette torsion perverse de l'univers des comics. Un indispensable des années 2000, pour ceux qui sont prêts à l'accepter.


#1 - Bring on the bad guys (Faites entrer les méchants)
#2 - Fuck you (Allez tous vous faire enculer !)
#3 - Supergangbang (Supergangbang)
#4 - Crime pays (Le crime paie)
#5 - The shit list (La liste de merde)
#6 - Dead or alive (Mort ou vif)

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