7.5/10Ma vie d'adulte

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 23/04/2012
Notre verdict : 7.5/10 - Chronique d'une adulescente... ou d'une enfulte (Ecrivez votre critique)

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La génération Y est la nouvelle notion à la mode ces derniers temps, succédant à la génération X qui avait marqué les années 90. Éclairons la lanterne de ceux qui seraient passés à côté du sujet de société qui fait couler beaucoup d’encre et de salive dernièrement : la génération Y représente globalement les jeunes qui ont entre 10 et 30 ans aujourd’hui, une cuvée plutôt orientée « loisirs » - surtout télévision, Internet et jeux vidéo. Un peu à l’image de la génération précédente (la susnommée X donc) mais contrairement à celle d’encore avant (les baby-boomers), elle n’est pas pressée de – ou plutôt peine à – trouver une situation professionnelle stable, fonder une famille ou même faire de grands projets d’avenir. Ce qui signifie en gros dans le langage de leurs aînés : « refuser de devenir adulte ». Et si être adulte dans les années 2000 revêtait une tout autre forme que celle de nos parents et grands-parents ? La phrase de Dustin Hoffman, citée en quatrième de couverture de notre album, résume ainsi le credo de son héroïne : « Soyez adulte, soyez mature, mais ne soyez jamais une "grande personne". »

Ma vie d'adulte
DR.

Proche de la trentaine, et initialement diplômée en lettres classiques, Elisa est actuellement vendeuse en librairie. Un boulot « alimentaire » succédant à un autre, elle ne s’y plaît pas spécialement, et choisit délibérément d’en changer, peu convaincue de son utilité dans ce domaine. Son réel problème, c’est qu’elle ignore ce qu’elle veut vraiment faire. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle souhaite, selon le terme d’un autre personnage du récit, un « travail qui la fasse vibrer ». Lucide par ailleurs, elle a aussi conscience que cette aspiration, « c’est un peu gamin ». Mais elle ne baisse pas les bras pour autant, et refuse de perdre ses illusions. Tout au long de l’album qui retrace le cheminement, sur plusieurs mois, d’une recherche à la fois professionnelle et personnelle, nous suivons donc les états d’âmes et anecdotes d’une jeune femme bien ancrée dans son époque.

Ma vie d'adulte
DR.
Racontée à la première personne, l’histoire fait d’abord penser à un journal de bord fictif, en bande dessinée. Elle rappelle parfois certains blogs, eux-mêmes très inscrits dans le feuilleton du quotidien. Sauf que, plus qu’intime et singulière, l’expérience vécue par Elisa ressemble en effet tellement à celle d’une génération entière, jusqu’à frôler parfois le cliché, qu’on pourrait la rapprocher d’une chronique, avec une visée quasi-documentaire. Tous les ingrédients sont présents pour donner à Ma vie d’adulte le doux parfum de notre nouveau millénaire : une trentenaire qui n’a encore jamais connu de réelle stabilité, tant au niveau sentimental que professionnel. Son nouveau couple construit avec Paul, bâti sur une forme d’amitié, semble lui donner une ébauche de confiance… encore incertaine cependant. Mais ses décisions semblent chaque fois incomprises par ses parents, et de surcroît elle se sent en constant décalage avec « l’esprit » de ses collègues de travail. A sa place nulle part, mais obligée de se confronter aux codes sans toutefois s’y conformer, elle tente petit à petit de trouver sa voie. L’identification sera donc aisée pour le lecteur de cette lignée. Ecrits par Isabelle Bauthian (Effleurés), les dialogues et les pensées d’Elisa sont souvent justes, teintés d’un soupçon de cynisme, et s’habillent d’une pointe d’analyse et de recul sur les travers de notre société : certains comportements absurdes en milieu professionnel, le diktat du paraître ou les problèmes de communication sont dépeints avec humour et parfois amertume. Le personnage de Paul, son compagnon, est plutôt accessoire et lui aussi stéréotypé (le petit ami sans aspérité en quelques sortes), mais il permet d’atténuer les doutes qui émaillent le parcours d’Elisa.

Le graphisme assez classique de Michel-Yves Schmitt s’ourle d’une ligne claire plutôt assurée sans tomber vraiment dans l’audace. Même combat pour les lettrages sans esbroufe et la forme des phylactères, rectangulaire, qui rappelleront les grands noms de la bande dessinée franco-belge. Le découpage, lui aussi plutôt conventionnel mais efficace, donne au récit sa fluidité et sa parfaite lisibilité. La colorisation de Virginie Blancher reste dans le ton : sobre et calibrée, sans effusion de couleurs mais toujours cohérente et juste quant à la retranscription d’une réalité du quotidien.

Le sujet est risqué, puisque loin d’être original, mais Isabelle Bauthian, Michel-Yves Schmitt et Virginie Blancher se le sont pourtant approprié en créant une protagoniste attachante et un parcours intéressant et authentique. Il fait peu de doute qu’une grande partie des 20-30 ans se reconnaîtront dans le personnage d’Elisa. Chronique douce-amère d’une génération qui se cherche, tantôt insouciante, tantôt désabusée, Ma vie d’adulte n’a pas la prétention de donner des solutions. Mais dans son portrait sincère et parfois caustique, il offre une chute ouverte, et une lueur d’espoir… qui peut parfois faire défaut à la fameuse génération Y.

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