5/10Je ne verrai pas Okinawa

/ Critique - écrit par athanagor, le 30/10/2008
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Aurélia Aurita, jeune auteure de BD, relate par le biais de son avatar une mésaventure survenue à l'aéroport de Tôkyô. Trop dure la life.

Chenda rejoint son fiancé Frédéric, mangaka installé au Japon. L'amour qu'elle porte à ce dernier et au pays qu'il habite l'amène à alterner des périodes de trois mois au Japon et trois mois en France, nécessaires au renouvellement de son visa touristique. C'est cette cadence si particulière qui la rend suspecte aux yeux de l'administration nippone en charge de l'immigration, lui faisant perdre six heures à l'aéroport de Narita, pour enfin obtenir son nouveau visa de trois mois, avec la promesse de ne pas l'épuiser et de quitter le pays dans un mois. Cette amputation concédée l'empêchera au final d'accomplir son déplacement à Okinawa, prévu pour la fin du voyage initial. Elle ne verra donc pas Okinawa.

Cet ouvrage reprend une histoire vraie, vécue par Aurélia Aurita. Devant l'absurdité des mesures administratives et l'intrusion qu'elles motivent à l'égard Tu diras ça au juge !
Tu diras ça au juge !
de la vie privée, inspirées essentiellement par la méfiance des japonais envers les "gaijin" et le protectionnisme extrême dont il sont capables, "Chenda" Aurita ne peut que se sentir humiliée, et la blessure causée à son ego est d'autant plus profonde que les gens qu'elle a pris l'habitude de fréquenter sur place sont d'adorables commerçants, ou des amis qui la font se sentir à Tôkyô un peu comme à la maison. Cette façon d'être l'objet de la méfiance et du mépris des autorités lui permet de poser la question de l'exclusion de ceux qui tentent de s'expatrier, mettant cette notion et les sentiments qu'elle suscite à la portée de compréhension et d'identification de ceux qui pourraient s'en croire protégés, en illustrant le fait que ce genre d'évènement n'arrive pas qu'à des Africains en route pour l'Europe.

C'est en effet un but fort louable que celui-ci, et l'ouvrage se lit très vite et très bien, mais la subjectivité dont il s'inspire n'imprime que très légèrement le sentiment recherché dans la rétine et l'esprit du lecteur. On a un peu du mal à se sentir en peine pour une dessinatrice qui, vivant de ses droits d'auteurs, va devoir écourter son voyage touristique semestriel au Japon de trois mois à un. Il n'y a aucune commune mesure avec la tentative d'un homme dont l'ambition consisterait à ramasser nos poubelles et à vivre dans une chambre qu'il partage avec d'autres mecs dans la même situation que lui, pour envoyer mensuellement une partie de sa paie subvenir aux besoins de la famille qu'il a laissée derrière lui.

On tente de plus de nous faire ressentir l'absurdité profonde de tout ceci en forçant le trait, en opposant la première partie de la BD, se déroulant dans l'aéroport et dégoulinant de malveillance à l'égard de l'auteure, et l'épilogue où elle retrouve ce qui fait qu'elle aime tant ce pays, notamment les gens qui la considèrent comme Tu veux parier ?
Tu veux parier ?
faisant partie du décor. Mais l'opposition administration douanière obtuse/vieux commerçants complaisants garde un goût de forceps très acide, s'adressant à une candeur et une naïveté que ni le dessin ni la narration n'arrivent à réveiller.

Hormis le fait que cet ouvrage raconte une histoire dont on ne se sent pas obligé de se souvenir, on a du mal à savoir si la subjectivité dont elle fait preuve ne l'empêche pas de se poser certaines questions : le protectionnisme, de notoriété publique, dont le Japon fait preuve "sert" à protéger ce pays des influences extérieures, qu'elles soient humaines ou culturelles. Saurait-on affirmer que cette exclusivité n'est pas justement ce qui a érigé l'identité si particulière de ce Japon que l'auteure, comme nombre d'autres personnes, trouve fascinante ? Ce Japon dont le fonctionnement administratif, comparé ici au 1984 d'Orwell, est à l'image de son fonctionnement économique, inspiré de son histoire. Un Japon toujours conquérant et jamais conquis, qu'on n'imagine pas pouvoir un jour qualifier de "multiculturel". Et saurait-on affirmer que ces personnes, qui regrettent le prix de cette attraction, ne sont pas celles qui, nous indiquant un sushi-bar en ville, nous conseillent comme meilleur endroit, celui où le chef est japonais... pur souche ?

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