7/10Universal War One

/ Critique - écrit par Islara, le 14/10/2007
Notre verdict : 7/10 - Le génie scientifique et artistique au service du pessimisme absolu (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 6 minute(s) - 2 réactions

Malgré son absolutisme, lequel n'était après tout, à en croire l'auteur lui-même, qu'une simple provocation délibérée destinée à secouer l'humanité, force est d'admettre qu'Universal War One captive puissamment le lecteur par son scénario bien monté, truffé de surprises et de rebondissements, et le fait sursauter, réagir et s'enflammer...

« Quelquefois l'avenir habite en nous sans que nous le sachions, et nos paroles qui croient mentir dessinent une réalité prochaine. » Marcel Proust, A la recherche du Temps perdu

Telle est la citation par laquelle est magistralement conclue la 1ère partie envoûtante d'Universal War One (UW1). Revisitant le classique thème des voyages dans le temps, Bajram nous offre, contrairement à la plupart des visions que l'on voit circuler en BD ou au cinéma, une conception passionnante, très scientifique et particulièrement rigoureuse des voyages temporels. Concluant à l'impossibilité de modifier le passé et à l'inexistence du paradoxe temporel, balayant à coups d'explications convaincantes d'une logique parfaite de nombreuses histoires de science-fiction basées sur ce genre, cette 1ère partie démontre que toute tentative de modifier le passé par un voyage dans le temps, ne constitue en réalité que la pierre d'achèvement de la réalisation des évènements futurs que l'on essaie vainement de modifier. « Le temps est déjà la conséquence de tous les voyages qui ont été faits et qui seront faits ! Il est un et indivisible, il est le corps même de cet univers. » conclut le scientifique du groupe, Ed Kalish.

Chaos
Chaos
En s'extrayant de l'univers science-fiction qui sert de prétexte à l'exposé de cette théorie du temps, on ne peut s'empêcher d'y voir une certaine conception du sens de la vie de tout un chacun et de repenser à toutes ces histoires et tous ces mythes où divers héros, en essayant d'échapper à un avenir funeste qui leur est prédit par un oracle, ne font au final que réaliser ce futur par leurs actes, actes qu'ils n'auraient jamais accomplis si cet avenir ne leur avait pas été prédit. A cette lecture, oui, l'on repense à ces mythes et légendes, et se pose l'inéluctable question de la maîtrise de son futur par l'individu et de la détermination de notre être : ne sommes-nous que le produit des évènements extérieurs sur lesquels nous n'avons aucune prise ou sommes-nous le produit de nos actes et de nos choix ? En, bref, maîtrisons-nous notre destin ?

Force est de rendre hommage à ce magistral travail de Denis Bajram, illustré en particulier par son étonnante et complexe frise temporelle publiée dans le 6ème tome, frise qui avait été le prélude à la création de la BD. En posant méticuleusement chaque pierre tout au long d'un scénario bien mené, au travers d'une histoire simple de science-fiction se déroulant en 2098 et centrée autour de 6 personnages principaux plus ou moins honorables dans un univers militarisé, Bajram laisse le lecteur particulièrement perplexe et troublé lorsqu'il tourne la dernière page du 3ème tome et l'amène soudainement à se poser des questions presque existentielles.

Apocalypse
Apocalypse
Bien que la série ne soit officiellement pas divisée en deux, on constate néanmoins à l'ouverture du 4ème album que l'on entre dans une 2ème partie, bien éloignée de la précédente, mais largement annoncée par de nombreux aspects du scénario. Là, par une noire, lugubre et fulgurante dénonciation de la noirceur de l'humanité et au travers d'une conception ultra-pessimiste, Bajram donne sa vision dépourvue d'espoir et de joie du futur. Dénonçant par la même occasion les travers du capitalisme par une description d'horreur d'un régime ultra-libéral et fasciste, fustigeant les extrémismes religieux, qu'ils soient ceux de l'islam ou de la confession orthodoxe, l'auteur s'avère soudainement bien moins convaincant. Ses dénonciations, par leur manque total de nuance, leurs allusions à peine voilées, leurs clichés confinant presque au préjugé (des américains arrogants dominant le monde, un musulman conservateur macho et pédophile, un peuple nationaliste orthodoxe dont il est facile de deviner le nom non prononcé) prennent soudain les couleurs de pamphlets politiques, toujours très gênants lorsqu'ils sont placés dans une œuvre d'art. Lorsque, par dessus tout, l'expression « Grand soir » est utilisée au milieu du tome 6 par le groupe de rebelles au régime quasi-nazi, cette référence claire, et presque élogieuse, à un régime totalitaire d'un autre style accroît d'autant plus le malaise du lecteur.

Au-delà de ces maladresses accumulées, ce qui dérange encore plus, est la noirceur du portrait qui est fait de l'être humain et le fatalisme pessimiste qui ressort de l'ensemble de histoire et des planches graphiques : des humains bons, il y en a peu, le peu d'humains bons qu'il y a meurt, se suicide ou devient mauvais ; le mal est triomphant, tout ne va qu'en se détériorant, l'espoir ne réside qu'en quelques hommes (tous les autres ayant abandonné) ; la vie ne vaut pas la peine d'être vécue et il aurait mieux valu que les humains n'aient pas été créés que ce soit par Dieu ou un big bang car, de toute façon, ils ne font que se détruire eux-mêmes. La seule issue de l'humanité est l'apocalypse. D'ailleurs, c'est écrit dans la Bible par Saint Jean nous rappelle Bajram.

A trop vouloir dénoncer les extrêmes, l'auteur n'est-il pas lui-même tombé dans ce même travers qu'il dénonce ? L'ultra-pessimisme niant les actions de tous ceux qui luttent pour un monde meilleur et mélangeant le bon grain de l'ivraie, n'est-il pas lui-même un extrémisme injuste ? Au courriel enflammé que lui avait envoyé en décembre 2001 une lectrice réagissant à la sombre préface du tome 4, Denis Bajram avait lui-même admis être un « infâme pessimiste » mais qu'il croyait quand même que « l'humanité portait en elle sa part de grandeur » et que le but de son travail était d' « essayer de secouer le maximum de gens avant que nous ne fassions de plus grosse bêtises que celles déjà énormes que nos parents ont fait au 20ème siècle. »

Une fin qui sonne presque faux
Une fin qui sonne presque faux
Lorsque l'on arrive à la conclusion finalement assez heureuse de la série dans le tome 6, l'on reste malgré tout sceptique sur les bonnes intentions annoncées de l'auteur. Cette fin trop rapide, qui règle tout en quelques pages, tombe un peu comme un cheveu sur la soupe et sonne assez faux avec le reste de la série, particulièrement avec l'horrible découverte qui la précède de quelques dessins. On aurait presque l'impression que Bajram s'est forcé à conclure de la sorte sur une note d'espoir alors qu'il pensait tout le contraire. Les dernières paroles de Kalish qui avoue n'avoir foi en eux que parce qu'il connaît le futur, et non parce qu'il garde espoir en l'humanité, révèlent en définitive le vrai visage du message d'UW1.

Personne ne demande un conte de fée ni une histoire candide, mais personne ne souhaite non plus l'extrême inverse, et l'on ne peut que déplorer le manque de vérité de Bajram dans sa conception de l'être humain. Bien des auteurs, de BD ou non, ont de façon plus juste décrit toute la complexité de celui-ci, capable du meilleur comme du pire.

Les planches graphiques ne font au surplus qu'accentuer le lugubre de la série. Dominés par l'obscurité, le rouge-feu ou le rouge-sang et beaucoup de noir, caractérisés par les traits souvent difformes des personnages, les dessins collent totalement à l'esprit sombre et apocalyptique d'Universal War One. Accablant le lecteur avec encore plus de désespoir et de malaise, ces traits de l'auteur sont néanmoins la démonstration du talent de celui-ci, l'un des rares européens à être à la fois scénariste, dessinateur et coloriste, et capable de transférer son message dans la partie graphique de son œuvre.


Alors, en définitive, que penser et que conclure de cette surprenante série ? Malgré son absolutisme, lesquel n'était après tout à en croire l'auteur lui-même qu'une simple provocation délibérée (mais ô combien regrettable) destinée à secouer l'humanité, force est d'admettre qu'Universal War One captive puissamment le lecteur par son scénario bien monté, truffé de surprises et de rebondissements, UW1 impressionne par sa logique scientifique pure, ses démonstrations carrées et sa rigoureuse frise temporelle, UW1 fait sursauter, réagir et s'enflammer le lecteur, UW1 suscite une certaine admiration à la vue ses larges planches magnifiques, qui lui ont valu une édition de luxe, et par ses découpages parfois originaux de l'action.

Bref, UW1 s'avère une excellente série, même si, après sa lecture, l'on a une furieuse envie de dire à Denis Bajram ce que lui aurait dit Samuel Ullmann en son temps :

« Vous resterez jeune tant que vous restez réceptif. Réceptif à ce qui est beau, bon et grand. Réceptif aux messages de la nature, de l'homme et de l'infini.
Si un jour, votre coeur allait être mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.
»

(Être jeune, Samuel Ullmann, 1870 ; extrait de poésie en prose souvent faussement attribué au Général Mac Arthur qui, grand admirateur de l'oeuvre d'Ullmann, l'avait fait traduire en français, et affiché dans son bureau de Tokyo après la fin de la Seconde Guerre Mondiale).

Tome 1 - La genèse (décembre 1998)
Tome 2 - Le fruit de la connaissance (novembre 1999)
Tome 3 - Caïn et Abel (décembre 2000)
Tome 4 - Le déluge (novembre 2001)
Tome 5 - Babel (septembre 2004)
Tome 6 - Le patriarche (juin 2006)

A découvrir
Joe Bar Team
Joe Bar Team
Sambre
Sambre
Jack Palmer - Tome 12 - L'enquête Corse
Jack Palmer - Tome 12 - L'enquête Corse