9.5/10Tueur de cafards / New York mi amor

/ Critique - écrit par athanagor, le 02/06/2009
Notre verdict : 9.5/10 - He makes it anywhere (Ecrivez votre critique)

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Réédition de Tueur de Cafards, accompagnée de trois œuvres devenues rares de Tardi, Grange et Legrand autour de New York. Saisissant.

Initialement paru en 1984, Tueur de cafards ressort dans cette édition d'avril 2009, accompagné de trois autres courtes histoires dont la toile de fond reste New York,Tueur de cafards
Tueur de cafards
dans l'opus New York Mi Amor. On y trouve également, entrecoupant les planches dessinées, des textes de Legrand et Grange, soit pour raconter une histoire new yorkaise, soit pour parler de la ville. Mais on aura beau essayer de faire de la place aux autres, seul celui dont le nom ne comporte pas la suite de lettres G.R.A.N. fait de cet ouvrage quelque chose d'énorme, et déploie un talent incroyable. Loin de simplement singer la ville qui ne dort jamais, Tardi en essore l'âme. Multitude de photos à l'appui, on constate qu'il ne se contente pas d'en copier les rues, mais y rajoute ou y ôte toujours ce qu'il faut pour que le dessin en dise tant de fois plus, plongeant le lecteur dans une ambiance si réelle et si familière, empruntant aux films qui prirent pied dans cette cité. Tardi, qui en arpenta les rues, développe dans ces épreuves, parues dans les années 80 dans (A suivre), une atmosphère héritée du cinéma américain de la décennie qui s'achève, celle de ces amoureux et de ces anthropologues d'un New York dangereux, sale, effrayant, trop peuplé ou trop vide, où les petits voyous de quartiers se confrontent aux gros bras des complots gouvernementaux, où les bouches d'égout crachent du matin au soir une fumée à la couleur puante, où Coney Island n'est plus qu'un drôle de souvenir, où des destins se croisent, s'affrontent et s'écrasent.

Tueur de cafards : Walter tue pour vivre, c'est vrai ! Mais ne concentrant ses efforts que sur les cafards, il est tout pardonné. Lors d'une mission, la curiosité pousse son doigt sur le It's so hard
It's so hard
bouton 13 de la commande de l'ascenseur. Il n'y a pas de 13e étage à New York et Walter veut voir ça de plus près. Errant à cet étage, il entend une conversation qui n'était certes pas prévue pour ses oreilles. Des hommes à l'accent allemand à peine perceptible discute d'un projet d'assassinat. Tout ceci est beaucoup trop sérieux pour un homme de quarante ans, vivant chez sa mère adoptive paralytique, et tuant des cafards pour vivre. Il remonte dans l'ascenseur et rejoint son client, un infirmier à la mine patibulaire, au 12e étage. Sa mission terminée et les questions l'assaillant sur cette conversation volée, il termine son service en allant boire un dernier coup au bar en face de l'agence. Tentant de ne plus penser à ça, c'est avec surprise et surtout une énorme peur qu'il aperçoit, du comptoir ou il termine sa journée, l'infirmier du 12e, accompagné d'un gars à la gueule d'assassin, entrer dans l'agence. Pas de doute, il savent que Walter a laissé traîner ses oreilles où il ne fallait pas et ils souhaiteraient lui demander, très gentiment, de tout garder pour lui. Heureusement, du moins en apparence, son collègue Luis remarque et comprend son affolement et propose de lui venir en aide. La suite d'évènements qui s'ensuit dépasse de loin le quotidien d'un tueur de cafards, même doué, et se résoudra dans une situation des plus étranges, et à la fois des plus crédibles pour qui apprécie tant soit peu les films d'espionnage à base de théorie du complot.

Bien sûr, c'est Tardi, et l'ambiance incroyable de crasse new yorkaise qu'il met en scène, qui donne à l'histoire tout son intérêt. Couchant son aventure dans un décor plus vrai que nature et sur des thèmes déjà familiers, vus dans Les 3 jours du condor et Marathon Man, sur lesquels on sent quelques appuis, il parvient à faire oublier les invraisemblance du scénario qui ne passent plus alors que pour des astuces tout à fait acceptables. Le collègue Luis, qui s'avère être un chef de bande hautement respecté dans son "barrio", mais qui prend quand même le temps d'aller tuer des cafards pour 5$ de l'heure, en est l'exemple le plus criant. Le dynamisme du dessin, soutenu par toute la technique de son auteur, des détails architecturaux aux ombres chinoises, en passant par une représentation des visages à la limite de la caricature, donne toute sa force à l'histoire. Aussi à l'aise dans la représentation du réel que dans celle du délire, Tardi joint à l'écheveau narrManhattan
Manhattan
atif une complexité symbolique, renforcée par cette continuelle couleur rouge, seule présente dans l'ouvrage, qui habille les effets de la société d'élimination de cafards Blitz. Couleur prémonitoire du sang, mais aussi la plus criante au milieu de la grisaille new yorkaise, elle désigne Walter, où qu'il aille, comme une cible. Rescapé des camps de la mort, Walter semble alors poursuivi par une destinée de victime, et, travaillant pour une société au nom lourd de sens, il est désigné à la foule, et surtout à ses bourreaux, par l'uniforme que son autorité professionnelle lui a attribué. Son histoire se répétant ainsi malgré ses effort, c'est dans la folie qu'il se réfugiera, pour le plus grand avantage de ceux qui le chassent.

Les trois autres récits, tous parus dans (A suivre) sont beaucoup plus courts et complètent cette publication qui reprend l'ensemble du travail de Tardi autour de New-York.

It's so hard : 4 planches publiées en 1981 suite à l'assassinat de John Lennon, racontant comment un de ses sosies, bossu, sent et exprime comme sa vie lui a été volée par cette homme qui lui ressemble tant et ayant, en plus de la chance de ne pas avLe meurtier de Hung
Le meurtrier de Hung
oir de bosse, celle d'être un grand artiste.

Manhattan : paru en 1979, est l'histoire d'un français perdu dans cette ville qu'il rejoint sur un coup de tête et y traînant un mal être qui le conduira à l'irréparable.

Le meurtrier de Hung : 8 planches parues en 1982, racontant le parcours d'une émigrée vietnamienne, survivant péniblement dans la jungle urbaine à la recherche de l'homme qui, pendant la guerre, tua son fils devant ses yeux, dans le village où elle était institutrice.

Ces trois histoires présentent des destins qui se révèlent, s'éteignent ou sont déchirés dans les méandres de cette ville monde. Bâtie par la succession de ses habitants, par la communion des hommes et ayant évoluée sur des principes de communauté, elle est capable de la cruauté et de l'indifférence des masses à l'égard du commun. Pourtant cette capacité à la destruction n'est pas une volonté manifeste, mais bien un état de fait, quelque chose qui survient comme par hasard, comme une brique tombant sur un passant et le tuant net. Pourquoi lui ?... Et pourquoi pas ?! On voit une sorte d'intention dans ces évènements où n'arrive au final qu'un enchevêtrement de situations qui, se croisant, se donnent un sens l'une l'autre, celui que New York semble vouloir y donner. C'est cette impression d'intention que Tardi parvient à traduire dans ces histoires. Les destins brisés, les tragédies, surviennent avec plus de violence et comme décidés par les dieux, quand New York les abrite, quand Tardi les dessine.

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