9/10Trois ombres

/ Critique - écrit par gyzmo, le 04/06/2008
Notre verdict : 9/10 - Mort aux trousses (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 2 réactions

En entrouvrant pour la première fois ses Trois ombres, fatalement, le dilettante songe déjà au parfum de prestige pointant le bout de son nez à l’horizon… au risque d’être dévasté par la déception.

Par le passé, l’art virtuose de Cyril Pedrosa et le climat acide de ses Cœurs Solitaires avaient fait mouche dans les tripes de Krinein. Son trait alerte dans le premier tome de Brigade Fantôme ou sa conscience écologique au fil des pages de Auto bio* ne nous avait pas non plus abandonné à la faim. Au contraire. Bref ! Sans tergiverser des lignes : voilà bien un artiste que Krinein estime souvent à sa juste valeur. Un de ceux que l’on aime énormément chroniquer. A la folie, même. En entrouvrant pour la première fois ses Trois ombres, fatalement, le dilettante songe déjà au parfum de prestige pointant le bout de son nez à l’horizon… au risque d’être dévasté par la déception. Alors ? Qu’en est-il vraiment ?


La souche fondatrice de ce one shot fantastico-médiéval fait de noir et de blanc prend racine dans la gadoue d’une bien triste réalité : la perte d’un jeune enfant par un couple d’amis. Suivant cette déchirure tragique, le dessinateur et scénariste Cyril Pedrosa a eu le besoin de projeter ses angoisses parentales en imaginant la fuite désespérée d’un père et de son fils tentant d’échapper à trois sombres rôdeurs. Pensée sur les starting-blocks pour servir de conte court sur pattes, sous l’impulsion rayonnante de Lewis Trondheim – roi soleil de la constellation "Shampooing", la silhouette de cette traque s’est finalement étirée jusqu’à atteindre près de 300 pages ! Malgré sa pagination fleuve et peu commune, à moins d’appartenir à la branche des paresseux ou d’être atteint de narcolepsie, le flux du récit s’écoule sous nos yeux sans l’once d’un bâillement. D’abord charmé par l’éclat vigoureux du graphisme, ensuite happé par le tempo diligent d’une course-poursuite où la vie d’un enfant est en jeu, le lecteur ne peut lâcher prise… jusqu’au dénouement intrépide. Les situations empruntent tel chemin classique pour finalement bifurquer vers des pistes étonnantes. Les relations interpersonnelles tiennent au corps, la cohérence familiale est précise. L’espoir de voir ce père et son gamin sortir vainqueurs de cette battue est constante. Preuve que dans la manche de Pedrosa, un atout maître lui permet de croquer une galerie de personnages au potentiel attractif incroyable, éloigné des schémas qui font habituellement dans le manichéen réducteur et distant.


Le grand tour de sorcellerie opéré par Trois ombres est d’ailleurs sa disposition à invoquer une inquiétude grandissante et compliquée à étouffer faute aux nombreuses zones de mystère peu à peu révélées. Les ombres et les abysses carbonisées au fusain – ustensile phare de cette grande traversée obscure, arborent un manteau compact et massif qui ne fait que carapater le contexte oppressant de l’ensemble. L’info n’est pas nouvelle : colorisées, les lines de Pedrosa ont toujours été un plaisir pour qui aime son coup de crayon légèrement disneyien. En noir et blanc, elles se dotent étrangement d’une vigueur supplémentaire, sont encore plus extraordinaires à contempler. Eblouissantes, pour tout dire. Ses vignettes minimalistes ont effectivement un pouvoir de fascination certain. Quelques traits seulement suffisent à définir une force de caractère, camper la profondeur d’un paysage ou diffuser des superbes atmosphères. Ces contours économes – évoquant un peu l’approche perçante de l’illustrateur Sempé, ne reflètent pas une quelconque carence de minutie mais plutôt l’idée d’esquiver l’esbroufe démonstrative, d’aller au plus simple pour mieux percer le secret, le drame ou la beauté d’un instant. En l’occurrence, Trois ombres se farde à l’infime (quoique parfois surchargé de textures d'intérieur qui auraient pu être dispensées...), reste modeste tout en embarquant son lectorat vers les contrées de l’onirisme ou du délire visuel. Mais jamais sa poésie n'agace ou ne tombe dans le pathos. La mise en scène pure et naturelle initiée n’en devient que plus touchante et magnifique.

En somme, le pif du dilettante de notre introduction ne s’était donc pas trompé : il y a quelquefois des a priori peut-être un peu trop fougueux qui s’avèrent en fin de compte prophétiques, disons-le clairement. Car une fois encore, Cyril Pedrosa signe une œuvre graphiquement remarquable, liée par une narration maîtrisée faisant la part belle aux valeurs du lien familial, au sacrifice dans toute sa noblesse, à la folie des grandeurs ou à l'étreinte incorruptible de la fatalité. Bien que garni de souffrances mélancoliques et enveloppé d’une sensibilité plutôt fragile, Trois ombres est tel un précieux diamant taillé avec le plus grand soin et sur chaque facette ténébreuse duquel un éclat de lumière attend son heure de gloire.

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