9/10Torpedo

/ Critique - écrit par iscarioth, le 11/08/2006
Notre verdict : 9/10 - Tomes 1 à 3 (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 6 minute(s) - 1 réaction

Passés trois premiers albums tout bonnement révolutionnaires, Bernet et Abuli se sont enfoncés dans une surenchère grotesque et on transformé leur sublime thriller à la première personne en bouffonnade débilisante

Vous qui pensez que la bande dessinée n'est faite que de Largo Winch bien coiffés, de super héros justiciers ou de petits reporters à la houppette, venez
défaire vos certitudes en lisant Torpedo. Un personnage créé par Bernet et Abuli. Un parfait salaud, pour rester poli. Luca Torelli, de son vrai nom, est un fils d'immigrés italiens, venu croquer la pomme Amérique. Dans le tumulte des années trente, il est un tueur professionnel. Violent et sans pitié. Ses premières aventures, publiées sous le nom de « Torpedo 1936 », paraissent dans l'Echo des savanes en 1983, puis dans les fameux numéros « Spécial USA » et « USA Magazine ». Paraissent ensuite à partir de 1984 les albums, publiés d'abord chez Albin Michel. A partir du tome 7, la série passe chez Comics USA et les premiers numéros sont réédités par cette nouvelle maison d'édition. En 1997, Torpedo est repris par Glénat pour seulement deux albums. La série connaît ensuite un ultime sursaut avec un quinzième opus publié chez les petites éditions Toth, passé inaperçu.

« Certains sèment la merde, et d'autres la ramassent. J.TH. avait eu la diarrhée et il voulait que je m'occupe du nettoyage. En guise de papier hygiénique, il m'a donné des billets de 100 dollars »

39471_250.Une série qui a une vingtaine d'années, difficile à trouver en librairie, et qui mérite pourtant toujours qu'on s'y attache. Torpedo n'est ni un héros, ni un anti-héros, il est le parfait salaud. Le personnage est fixé dès les premiers petits récits. Torpedo tue de sang froid, n'hésite pas à massacrer hommes ou femmes pour une poignée de dollars. Il est violeur, raciste et passe ses nerfs sur son compagnon Rascal, qui se mange des beignes à longueur de journée. Chaque petit récit d'une dizaine de pages se déroule de la même façon. Les planches sont toutes construites avec un gaufrier. Trois lignes de deux cases pour six vignettes au total. Parfois, une ligne ne contient qu'une seule vignette ou plus de quatre, mais la chose est assez rare. On retrouve souvent la même construction mathématiquement invariable, en six cases. La narration est à la première personne. Dans des encadrés, Torpedo nous présente ses petites affaires, ses méthodes, sa vie de tueur. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le personnage ne manque pas de piquant. Ironie, jeux de mot, humour noir et autres cruautés verbales sont au rendez-vous. Si l'intertitre plus haut n'a pas échappé à votre regard, vous avez certainement déjà en tête une franche idée du ton employé par Torpedo pour décrire ses propres aventures...

« Tout tueur qui se respecte se doit d'avoir des chaussures bien cirées »

 torpedo02_250.Loin de toute morale, Torpedo partage donc avec le lecteur sa logique de tueur. Il élabore ses plans sous nos yeux et nous découvrons peu à peu les pièges qu'il tend à ses proies, qui ne réussissent jamais, ô grand jamais, à l'attendrir. A plusieurs occasions, Torpedo remonte jusqu'à son enfance. Il explique sa situation familiale et la façon dont il a dévié vers le crime. On relève certaines contradictions. Dans un album, Torpedo semble découvrir pour la première fois le sexe à dix-huit ans, dans d'autres, à dix ans, il a l'air déjà surexpérimenté. Dans une première histoire, il se présente adolescent comme un orphelin esseulé, et dans une autre, comme un jeune homme prisonnier de sa situation familiale. Passons sur ces contradictions. Les trois premiers albums, en noir et blanc, font très forte impression. Les deux premières histoires, sans titre et vraisemblablement parues dans l'Echo des savanes en 1982 et 1983, sont réalisées dans un noir et blanc qui se veut tantôt réaliste, tantôt schématique. Le style est hésitant, Jordi Bernet, le dessinateur, semble se chercher. Puis, dès la troisième nouvelle, Un chien de sa chienne, le ton est fixé et se maintiendra longtemps. Le noir et blanc développé par Bernet gonfle les personnages en charisme, avec un travail immense sur la lumière et des visages et silhouettes bien modelés au trait. On pense aux albums d'Alberto Breccia comme Mort Cinder, la référence du genre. Les histoires de Torpedo ont donc une identité graphique forte, avec des visages d'un insolent charisme. Torpedo possède des traits fins, des yeux perçants, une petite bouche, une mâchoire maigre, des pommettes et un menton très modelés. Un visage caractériel et buriné à la Clint Eastwood.

Premier coup d'arrêt : l'arrivée de la couleur

39472_250.Mais cette personnalité du trait va subitement faiblir, avec l'arrivée de la couleur. A partir du tome 4, les dessins se font moins travaillés à l'encre. Les couleurs d'Evelyne Tranlé (ou Tran-Lê) désamorcent toute une atmosphère. La gueule cassée et les traits tirés de Torpedo se muent en un visage diablotin à la peau brune et à la dentition incisive. Le personnage et le dessin se font plus caricaturaux et l'humour moins noir. Même si la dureté des situations demeure la même, l'impact des scènes est diminué par une tonalité plutôt « cartoon », avec une narration qui repose plus sur l'exagération visuelle et moins sur les déclarations froides, ironiques et millimétrées de Torpedo. Pour le cinquième tome, En voiture Simone, Bernet et Abuli abandonnent leur structure en épisodes et optent pour un one-shot, une histoire complète en 52 pages. Même si la série continue pour le moment d'évoluer à bon rythme et de captiver, on ne retrouve pas l'excellence narrative et graphique des trois premiers albums. Les tomes 6 et 7 semblent relancer la série qui commençait à s'enfermer dans une certaine routine. Torpedo se retrouve en prison mais, hélas, la détention est de très courte durée et la série ne connaît finalement pas le regain espéré.

Le déclin, puis la chute

39473_250.On espère à nouveau un ultime sursaut de vitalité avec le tome huit, Monnaie de singe, dans lequel Torpedo n'est plus l'éternel solitaire que l'on connaît et se place à la tête d'une petite équipe de trois malfrats. Mais l'album est un nouvel échec, encore plus cuisant. Torpedo s'enfonce de plus en plus profondément dans la caricature. La finesse et le sadisme qui ont fait la complexité et la beauté des trois premiers opus se sont complètement évaporés. Les textes (dialogues et narration) sont bien moins travaillés, le personnage de Torpedo n'évolue pas et tombe même dans sa propre caricature. Il ne se passe rien d'autre que des bagarres, courses poursuites, fusillades et scènes de sexe. A ses débuts, Torpedo maniait un ton très particulier, un ton glacial légèrement apaisé par un humour très noir. Peu à peu, à partir du cinquième album, ce ton s'effrite et la série se vautre dans la surenchère, le pittoresque et le grotesque. Pire que tout, la lecture devient réellement inconfortable tant la provocation se transforme en vulgarité gratuite et maladroite. Il y a de quoi être déçu alors que la meilleure définition de Torpedo dans les premiers temps était l'imprévisibilité. A partir du tome 9, Debout les morts, la série touche le fond. S'enchaînent les histoires qui relèvent de la comédie érotique (Un jour au course, Trois hommes et un biberon, tome 9, Coyote, tome 11), du drame pornographique (Un enfant dans le dos, tome 9, Lolita, tome 11) ou de toute autre bouffonnerie burlesque de bas étage. Le discours sur la femme se fait répugnant. La gente féminine, quelque soit son âge, est présentée comme un jouet sexuel qui hurle non en pensant oui.


Torpedo est certainement l'une des plus grandes déceptions de la bande dessinée. Passés trois premiers albums tout bonnement révolutionnaires, Bernet et Abuli se sont enfoncés dans une surenchère grotesque et on transformé leur sublime thriller à la première personne en bouffonnade débilisante finalement aussi provocatrice que consensuelle. Les trois premiers albums restent à lire, malgré tout.


Tome 1 - Tuer, c'est vivre (1983)
Tome 2 - Mort au comptant (1984)
Tome 3 - Ni fleurs ni couronnes (1984)
Tome 4 - Chaud devant ! (1985)
Tome 5 - En voiture, Simone. (1986)
Tome 6 - Sale temps ! (1987)
Tome 7 - Sing-sing blues (1987)
Tome 8 - Monnaie de singe (1988)
Tome 9 - Debout les morts (1988)
Tome 10 - Dieu reconnaîtra les tiens ! (1990)
Tome 11 - Rien ne sert de mourir (1994)
Tome 12 - Devine qui va morfler ce soir... (1995)
Tome 13 - Cuba (1997)
Tome 14 - Adieu, gueule d'amour (1999)
Tome 15 - Affreux, sales, bêtes, méchants et immondes (2004)

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