7.5/10Thyl Ulenspiegel

/ Critique - écrit par athanagor, le 15/08/2009
Notre verdict : 7.5/10 - Tout un Flandre (Ecrivez votre critique)

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Nouvelle réédition, chez Le Lombard, d'un classique compilé, permettant au pékin lambda de devenir un cador de l'Histoire de la BD.

Le Lombard, dans son immense mansuétude, continue de rééditer des BD qui firent les riches heures de la discipline, à une époque où celle-ci n'en était encore qu'à ses balbutiements. Comme la grande majorité des lecteurs d'aujourd'hui avaient à peine, à l'époque de la sortie de ces ouvrages, l'âge de les déchirer avec méticulosité, balançant des « areuh ! » contemplatifs à la cantonade, il s'agissait de les mettre un peu au jus concernant ce qui se faisait avant. Et quel bel exemple que Les aventures de Thyl Ulenspiegel (il s'agit bien de Till l'espiègle), soit la rencontre entre deux figures fondatrices, le créateur Willy Vandersteen et ce personnage facétieux, qui se retrouve dans tant de facettes de la culture populaire européenne.

Vandersteen, né le 15 février 1913 à Anvers, découvreLa révolte de gueux
La révolte de gueux
dans un magazine américain le principe des comics-strips, qu'il proposera à des publications belges. Ainsi, à partir de 1939, date de ses premières publications, apprendra-t-il son métier. Il sera surtout connu pour Bob et Bobette qui lui survivront et qui, repris par des auteurs comme Paul Geerts, Marc Verhaegen ou Peter Van Gucht, dépasseront les 300 albums. Vandersteen fut un des premiers dessinateurs du Journal de Tintin, pour les besoins duquel il adaptera son trait, jusqu'à devenir le champion flamand de la ligne claire (autrement connue sous l'appellation « Style Tintin », et pour cause). Ces travaux lui vaudront du boss des boss de l'époque, Hergé, le titre de « Bruegel de la bande dessinée ».

Thyl Ulenspiegel, connu sous de nombreuses orthographes, jusqu'à créer en français le mot « espiègle », est un personnage qui a émaillé la culture européenne depuis sa naissance en 1510, dans l'ouvrage éponyme d'un auteur anonyme. D'aucun prétendent qu'il s'agit d'un personnage bien réel, ouvrier brasseur né en 1300, mais à lire l'ouvrage anonyme on ne peut que douter. A la lecture de Un ouvrage amusant sur Till l'espiègle, né dans le pays de Brunswick, comment il a mené sa vie, on constate surtout que Till est un sale gosse, un voleur, un tire-au-flanc et un escroc, qui aime faire ses besoins dans des endroits inappropriés. D'ailleurs le nom Ulenspiegel, qui évoque la chouette et le miroir (que l'on trouve sur la couverture de l'ouvrage et qui ornera la tombe du personnage du roman anonyme), peut aussi se traduire en moyen bas-allemand par « je t'emmerde », ce qui correspond plus à l'esprit du personnage. Mais jugez plutôt, avec ces quelques titres de chapitres : Comment Ulenspiegel mangea tout seul un plat de bouillie parce qu'il avait craché dedans ; Comment, à Cologne, Ulenspiegel se vida le ventre sur la table d'un aubergiste ; Comment, à Erfurt, Ulenspiegel escroque encore un rôti à un boucher.

Un autre Till verra le jour en 1867, sous la plume de Charles Decoster, qui en fera un personnage principal de la Révolte des gueux en Flandre en 1566, le transformant ainsi, avec Nele et Lamme (ses compères dans l'histoire) en des allégories de l'esprit flamand. C'est de ce dernier que Vandersteen s'inspire pour le premier album, qui porte le nom de cet événement historique, en n'en reprenant que les éléments phares (l'œuvre de Decoster comprenant tout de même 5 livres) et retouchant le faux enterrement de Till, peut-être un peut trop macabre s'agissant d'une BD pour la jeunesse. En effet, Decoster enterre son personnage vivant pour le faire surgir de sa tombe et ainsi effrayer le curé qui mène l'office, genre de représentation picturale provoquant une émotion qui ne sera véritablement surmontée qu'avec le clip de Thriller en 1982.

Ainsi, le premier épisode de cette compilation sera une adaptation en BD du livre de Decoster, alors que Fort-Amsterdam, ne s'encombrant plus de réalité historique, car plaçant les mêmes personnages juvéniles en 1608, est une prolongation des aventures du personnage, surtout dans son rôle de quintessence de l'esprit flamand. Cette deuxième histoire se déroule donc Fort-Amsterdam
Fort-Amsterdam
en dehors de toute inspiration classique, dans un nouveau-monde hostile et magnifique, terre d'aventure, où la Hollande peut se targuer d'avoir posé les bases de la ville de New-York, anciennement Fort-Amsterdam.

Bien évidemment, toute critique glisserait sur un tel ouvrage comme un lapin huilé sur un parking gelé. Pas de réel intérêt à discourir du trait ou du travail sur la couleur (quasiment inexistant) pour un ouvrage qui a été pensé et créé pour une génération qui sortait à peine de la seconde guerre mondiale. En ce sens, l'ouvrage est instructif, car il est le reflet d'une époque où la BD ne semble pas encore avoir achevé sa séparation d'avec la littérature classique. On a souvent l'impression, à la lecture de l'ouvrage, de voir des illustrations de livres pour la jeunesse, et comme Blake et Mortimer d'Edgar P. Jacobs (autre champion de la ligne claire), presque toutes les actions montrées sont décrites dans les encarts supérieurs, comme si le dessin n'avait pas encore suffisamment confiance en lui pour porter seul le sens de l'action. Les histoires quant à elles, bien qu'offrant une lecture dense, sont d'une part une adaptation sans longueur d'un classique de la littérature et d'autre part, une histoire classique d'indiens plutôt bien disposés envers les colons, jusqu'à ce que ceux-ci commencent (comme à leur grande habitude) à leur rogner méchamment leur part des bénéf' sur la vente des peaux de castors.

Il s'agit donc d'un ouvrage qui s'adresse principalement à deux sortes de lecteurs : les nostalgiques qui connurent et apprécièrent les aventures du galopin (qu'il faut croire nombreux, vu le succès des parutions originales, dans le Journal de Tintin, de septembre 1951 à décembre 1953), ou les adorateurs du neuvième art qui n'aurait pas encore, ou alors partiellement, découvert cette série, certes longue à lire, mais ô combien plaisante.

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