8/10Sorcières, mes soeurs

/ Critique - écrit par iscarioth, le 18/10/2006
Notre verdict : 8/10 - Moitié de la terre, moitié du pouvoir (Ecrivez votre critique)

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Sorcières, mes soeurs est un album de mémoire et d'enjeux, à conseiller vivement à tous ceux déjà alertés par les problèmes rencontrés par les femmes comme à ceux qui méconnaissent encore le sujet.

Première page, une statistique épouvantable : « Tous les quatre jours en France, une femme meurt sous les coups de son partenaire ».
Quatrième page, un hommage à Sohane Benziane, « brûlée vive à Vitry le 4 octobre 2002 pour avoir été libre ». Deux premières phrases qui nous mettent la pensée féministe en tête. Au-delà du constat effarant évoqué premièrement, Sohane Benziane, c'est un nom qui résonne dans la tête des militant(e)s comme l'alarme ayant amené la création de l'association Ni putes ni soumises. Sorcières, mes soeurs serait il à affilier à la culture féministe ? Sûrement et tant mieux.


Sorcières, mes soeurs
est une compilation d'histoires publiées dans les années quatre-vingt dans l'emblématique mensuel (A Suivre). Pour l'occasion, les planches ont été collectées et recolorisées. Ne vous attendez pas à une chronique moyenâgeuse sur les hérétiques, les satanistes traînés jusqu'à l'expiation par le feu. Pour Chantal Montellier, les sorcières sont bien plus contemporaines. On commence notre lecture avec l'histoire d'Eve des loups, une jeune femme évoluant vraisemblablement dans les années soixante ou soixante-dix, qui choque les hommes par son souffle émancipatoire. La jeune femme assassinée, ses bourreaux sont jugés et l'on a un peu l'impression de revivre le final de L'étranger de Camus. C'est l'assassiné que l'on juge, en fonction de sa moralité. De tout temps, on n'aime pas les femmes qui s'extirpent des limites qu'on a tracé pour elles. Alors on les diabolise, on en fait la chasse. Montellier révèle la peur qu'inspire aux hommes la femme libre, pensante et agissante. Ceux-ci prétextent dès lors une puissance occulte, maléfique, derrière cette liberté. « Les dominants sont conduits à identifier dans le personnage de la sorcière un prototype de rebelle absolue. Les élites culturelles et sociales imposent par l'exclusion ou le bûcher le respect des normes ou du moins la peur de les transgresser ». Cette thèse, Chantal Montellier prouve qu'elle n'a rien d'obsolète et que la « chasse aux sorcières » continue d'avoir lieu dans notre société contemporaine.


Sorcières mes soeurs
est aussi une oeuvre à grande portée sociale. Montellier dépeint une France triste et morne, dans ses premières années de crise économique. Les jeunes gens éprouvent des difficultés à s'insérer professionnellement, l'univers urbain est pesant (voir l'histoire nommée Tituba). Sorcières, mes soeurs est articulé de brillante façon. Chaque histoire est introduite par une citation du livre de Jules Michelet sur les Sorcières. Un ouvrage semble-t-il prophétique et avant-gardiste dans son raisonnement. Les planches sont un mélange de tonalités noires et rougeâtres (ou la plupart du temps rosées). Les couleurs sont très froides et collent bien au contenu des vignettes ; souvent un entremêlement de narration réelle et de symboles diaboliques imagés. Certaines planches font l'effet d'un patchwork de formes, couleurs et monstres. Entre composition classique des corps et visages et agencement novateur, froid et baroque des planches, l'ambiance prend fortement.


Sorcières, mes soeurs est donc un album de mémoire et d'enjeux, à conseiller vivement à tous ceux déjà alertés par les problèmes rencontrés par les femmes comme à ceux qui méconnaissent encore le sujet. Une belle oeuvre de réflexion, de grande portée.

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